29/09/2004
Louvres, descente aux limbes
La lumière des tableaux suffirait-elle à éclairer ces salles si le soleil venait à manquer ? Il faut craindre que non.
Il se souvient qu’enfant il regardait l’illustration des billets de banque. Delacroix, « la liberté guidant le peuple », était-ce sur les billets de 100 francs ? Aujourd’hui, il déambule sans rien voir, sans rien comprendre. Sur les murs, les grands corps morts qui peuplent les peintures sont allongés, indifférentes au passage des visiteurs. Ne vous l’a-t-on pas dit, me confie un vigile aux airs de conspirateur, les œuvres sont exposées pour vous attirer ici. Vous, vous êtes les véritables pièces du musée. On vous échange, comme aux échecs. La preuve, les jeunes européennes en visite promènent leurs visages entre les toiles des maîtres anciens pour constater à quel point nos filles n’ont pas changées… Elles ont toujours cette même laideur absente, qu’elles soient bourgeoise, paysanne ou aristocrate. Seules la maternité ou encore la nudité, lorsqu’elle est sensuelle, parvient à les transfigurer. Permanence de l’Europe…
Si les sculpture édifient des corps avec une passion anatomique qui trouve son sens dans la représentation du geste, c’est à dire l’invention de l’espace, il n’y a rien à faire, la peinture est tout visage, toute face, expression et regard, et parfois cri ou sourire… Il y a bien quelques grands corps nus, d’hommes ou de femmes, mais ils ne sont guère rien d’autre que paysage se souvenant du squelette et de la chair… Ronchonne une visiteuse qui aborde l’âge de la ménopause avec un brin de réprobation.
Le pire pense-t-il, parmi toutes ces peintures, c’est peut-être la façon dont Corrège associe la souplesse des formes à la représentation de la carnation… Sans autre équivalent dans la sculpture que Canova, et ses épidermes de marbre que le regard rend presque tiède, humide…
Le long de la visite il constate avec horreur : j’ai… j’ai du mal à regarder, je… je ne suis – pas ému…
Vraiment, il ne peut se concentrer que sur le spectacle de ses congénères, et être ému par les correspondances de régularités et d’irrégularités qu’il constate entre nos traits et ceux des figures représentées à des siècles d’intervalles. Une chose l’embarrasse malheureusement, c’est ce larsen blanc d’où sont violemment déjetés les visiteurs de couleur, les noirs et les arabes des classes de banlieue, les asiatiques des cars de tourismes, ne peuvent qu’observer avec l’œil de l’espion industriel ces manifestation paradoxale de l’universalité de l’art : comment devenir blanc pour détruire l’art de l’intérieur ?
On passe bien sûr devant quelques magnifiques turquerie en lesquelles les jeunes filles peuvent s’identifier avec ravissement. Des scènes de bataille où des guerriers enturbannés peuvent flatter les garçons. De toutes manières les arabes aiment correspondre à l’image qu’ils donnent d’eux. La peinture en fait son miel, et ils ne sont jamais déçus. Les noirs quant à eux sont toujours représentés un peu esclaves ou eunuques… On comprend qu’ils préfèrent le cinéma à la peinture…
Enfin, tout le monde s’en fout, filme et photographie…
Il regarde sa montre et pense : Depuis combien de temps ces œuvres sont-elles accrochées là ? J’ai passé trois heures quarante huit au musée, en comptant la queue à l’entrée pour l’achat du ticket, et je n’y ai rien vu. Deux filles jolies dont j’ai croisé le regard, et qui ne semblaient pas venir d’Europe… Sinon, de Poussin, le Caravage, Piero Della Francesca, ou Rubens, j’avais déjà vu tout ça, sur internet, en image… On peut brûler les peintures maintenant qu’elle sont numérisées
Tout se confond de toutes manières. Il n’arrive plus à regarder les œuvres. A jouir de leurs volumes non plus qu’à envisager les personnages célèbres ou les vertus qu’elles représentent. Il se trouve face à des représentations grossières, exagérées et/ou idéalisées, de l’être humain par lui-même, tel qu’il aime se voir dans les relations de force ou de faiblesse, de désir ou de frayeur… Cela ne produit sur lui, au bout du compte, qu’une irrépressible envie de baiser.
Il n’y a que dans les sujets vraiment religieux que certains petits détails parviennent à le tirer de sa torpeur émotionnelle. Lorsque la célébration de scènes de la Bible ou de l’histoire religieuse se trouvent avoir été l’occasion d’explorer les modalités de la représentation du monde, et plus particulièrement du corps humain. Il retrouve un vague relent de l’enthousiasme que les entreprises d’amour du réel produisaient sur lui quand il n’était pas encore tout à fait désaffecté. Il se souvient : oui, on peut avoir foi en la beauté du réel, et élaborer à partir de cette passion les critères du beau…

Des vertus de tempérance, de prudence, de justice, de force, ces dons de l’esprit sain qui ont pris forme humaine, ou des sept péchés qui, comme la vierge, les anges, le christ, les maternités ou annonciations se manifestent par le corps de la créature humaine, voué aux supplices des martyrs, des âmes qu’on pèsera parce qu’elles ont le poids des membres, des choses de l’esprit à celles de la chair y a-t-il un chemin qui mène aux champs de bataille et aux camps de concentration ?
Entouré par le terrible règne de l’iconographie, il s’arrête un instant au milieu d’une galerie et se dit brutalement qu’il aurait pu naître n’importe où et aimer les production de sa civilisation… Il se demande dans le même temps ce qui lui fait ne considérer que l’errance et les bassesses…

20:55 Publié dans Visites de musées | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note




Commentaires
C'est un beau texte, que je dirais presque entierement bien ecrit. Et je vous trouve dans le vrai pour beaucoup... Si ce n'est que vous dehistoricisez les musees et leur fonction originellement sociale et republicaine (surtout le Louvres d'ailleurs!)Aller au Musee n'est pas un acte innocent! Quant a bruler tout puisque tout est nuemrise (et je suis certaine que vous etiez ironique), vous oubliez que la prise de conscience des dimensions et de la realite plastique d'une oeuvre ne peut se contenter du numerique.. Reste que votre cahier est de ceux que je reviendrai lire!
Ecrit par : V. | 29/09/2004
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