29/09/2004
MIRO, ou l’art du Néanmoins -
Joints ou disjoints, accords d’à plats colorés. Carambolage de volumes. Soleils ? noirs ou rouges - Cerises ? d’encre noire deviennent les étoiles de la page blanche, mortes, noires sans partition, boulets abandonnés d’un forçat de la représentation du non-visible à l’œil nu.
Eclat de boue des comètes sur la toile, le plan visuel en ébullition, bouts-césure, éclat de bouillon, éclaboussures…
Un œil archaïque, retourné sur la pulsation du sang, comme un collage de regards, qui revient, là, là, et là, des mains, non tracées, écrasées, imposées, figures sans préconception, nées du tracé des lignes, par l’impatience de l’oscillographe - QUI suivra le chemin qui se fait ligne noire, et se retrouve forme ou fuite de ce trait, dans l’étendue du mur blanc ?
Est-ce encore de la peinture quand la peinture pleut sur la toile ?
Face aux peintures
Le spectateur rapide qu’est le touriste se demande ce qui distingue ces toiles d’un art de tapissier. Abusé par les fausses pistes que lui tend la boutique de bibelots, il ne voit dans l’œuvre de Miro qu’un réservoir inépuisable de fonds d’assiettes, de motifs de toile cirée, de foulards en soie, de toiles de parapluies ou de cerf-volants, cette série de produits dérivés qui colorent la vie aux couleurs d’un Disney pour adultes et la rendent agréable – mais chère. Néanmoins, et c’est là que nous entrons pour la première fois dans la visite du monde verbal que nous inspire Miro, le touriste cherche comment ces grands organismes de couleurs articulées de noirs et blancs, qui se dressent devant lui, foutus n’importe comment, s’affirment pourtant, fonctionnels, robustes, féconds, comme des corps de fermières, denses d’une présence aussi émouvante que le déplacement d’air produit par le mouvement d’un autre visiteur, à côté de lui ou dans son dos… C’est à n’y rien comprendre, parce que ces œuvres ne semblent être le fruit d’aucun travail de représentation du monde objectif, non plus que de sa conceptualisation, et encore moins de l’expression d’un éventuel « monde intérieur »... Et il y a quelque chose en trop pour que ce soit simplement décoratif… Cette présence vivante, non inoffensive, imprévisible finalement, comme une personne physique et morale d’un autre genre, parlant un langage tout fait de dé-rangement, loin du silence, et pourtant inaudible sur les fréquences en cours dans l’état de matière qui détermine encore pour le moment le monde des êtres humains.
Pour parler en termes plus rationnels, et pour le dire tout net, on appréciera mal Miro, si on reste face à ses œuvres dans une attente de figuration ; et si on espère être nourri de signification, la déception n’en sera pas moins grande. En effet, les signes qui naviguent dans les fenêtres de ces toiles ont la particularité de… ne rien signifier. Ou bien des messages non encore advenus, comme les traces d’une archéologie de l’inimaginable… Comment alors se placer face à ces peintures que la fondation Miro déploie sous nos yeux, dans la circulation manigancée par l’architecte et ami Josep Lluis Sert, sur la colline de Montjuic ?
Suffirait-il seulement de faire la part de l’encre et de la couleur, du volume et de l’étendue, du sens et de l’impression ? Désirer chercher le signe sur la toile ? Le mode de lecture de la non-écriture que constitue la peinture ? Déchiffrer une langue sans peuple pour en élaborer la grammaire ? Ou bien y aurait-il une autre démarche à suivre - en travers - en-deçà de ces us et coutumes du regard sur l’art / C’est à une promenade sur la voie de notre néanmoins que nous vous invitons…
République des couleurs
Ce qui trouble jusqu’au touriste le plus distrait, c’est de cheminer pas à pas dans une œuvre dont les pièces ne sont pas seulement des étapes, ni même des facettes, des exemplaires ou des cellules, mais plutôt des stades d’une véritable recherche d’un état particulier de la matière… Comme si la peinture pouvait élaborer la possible conformation chimique des êtres en cours d’apparition… En effet, tout au long de la visite en forme de ballade, tu es face à une tentative toujours renouvelée, ramenée au point zéro, de créer une mise en relation entre les éléments simples d’une chimie de la présence physique : entre le trait, le volume et l’à plat ; entre l’espace et la toile ; entre la peinture et le sujet captivé, comme une expérience de proxémique entre deux corps de natures différentes, appartenant à deux réalités nerveuses incomparables et qui pourtant se frôlent, se flairent, frémissent au contact épidermique l’une de l’autre... S’il existe une oeuvre qui te prouve que la peinture n’a rien à voir avec la question de l’image, n’étant que réponse vive, palpable, présente, à la sensation physique dans l’instant des viandes, c’est le fatras de Miro, qui matérialise le pressentiment d’un monde où les antinomies de la matière auraient trouvé les modalités de leur cohabitation / dans un modèle révolutionnaire, et sanglant, et lumineux, solaire, d’une politique des êtres picturaux.
En effet, les modules peuplent la toile, avant même que de la constituer. Ainsi semblent-ils déconnectés de tout type de relations esthétiques. Comme s’ils n’entretenaient rien d’autre qu’une étrange espèce de contrat social entre figures géométriques grossières, autonomes et sans référent. Car un accord d’ensemble règne pourtant sur ces peuplades, et règle le mouvement de l’œuvre qui a des allures de moteur organique, destiné à mettre en branle une machine de vie, productrice d’énergie. Si une densité corporelle se dégage de la peinture, c’est pour des raisons de disposition plus que de compositions ; et de relations d’échange dynamique entre les modules mis en place selon une véritable communauté d’intérêts. C’est avec une certaine douceur, une sauvage douceur, que ces êtres monocellulaires orchestrent le chaos qui les stabilisaient dans le cadre, entre la toile et le spectateur.
Primitivisme d’un futur espéré
Ne vas pas trop vite dans le cheminement, et reste sur la face connue de l’œuf de la visite. Le moment de basculer viendra bien assez tôt. En effet, l’exposition t’invite à avancer chronologiquement, en commençant par des toiles qui sont des oeuvres de jeunesse de l’auteur, pour te mener jusqu’à celles qui témoignent de sa maturité, voire de sa vieillesse. Processus rationnel dont il ne convient pas de brusquer le bon sens. Sans compter que la banalité de ce chemin de croix te replonge dans les réflexions de Proust sur X. Le chantre de la recherche du temps considérait qu’il n’ y avait pas un tableau de X plus représentatif que l’autre. Tous étaient beaux à la même enseigne, dans la mesure où les tableaux rataient leur objectif d’être le chef-d’œuvre du maître. Car X n’avait pas produit ce tableau parfait qu’on attend d’un immense peintre autrement qu’en le cherchant à travers chacune de ses productions, successivement, certes ; mais en définitive, aussi : dans l’immédiateté évidente qu’aura toujours l’œuvre complète d’un homme égaré dans les déambulations sans perspectives du temps perdu, c’est à dire d’un homme mort depuis suffisamment longtemps pour qu’on ait oublié les circonstances de sa vie – et à condition qu’ il reste autre chose de son œuvre que des fragments de toiles rongées par les mythes... Il s’agit bien de considérer toutes les œuvres simultanément pour deviner le tableau que X avait inventé entre les lignes jamais tracées de la peinture figurative qui laisse naître les traits de la confrontation des volumes dans la lumière, tableau qu’il n’avait finalement jamais tracé mais dont chaque peinture peut constituer le ratage ou la trouvaille abandonnée, l’horizon avant ou arrière...
(Tu as là le meilleur argument contre la réduction de l’oeuvre d’art aux différents objets qui la constituent : toiles, dessins, sculptures, installations... Le produit du travail apparent est fondamentalement aussi éloigné de l’œuvre à laquelle se voue l’artiste que l’acte du cuisinier qui aiguise ses couteaux est loin du plat qu’il aura confectionné – il lui est aussi nécessaire, mais qui songerait à rétribuer l’aiguisage en soi ? L’œuvre d’art est invendable car elle n’existe pas dans le domaine des choses réductibles à la valeur marchande. L’artiste ne peut être payé que pour vivre, et pouvoir créer, c’est à dire se vouer à son œuvre, chercher son temps – ceci n’était pas qu’une parenthèse...)
Ainsi en va-t-il de la série des œuvres de Miro qui te dévoilent peu à peu le tableau inconnu du primitivisme d’un futur espéré. Toutes ces œuvres remisent en tas, les toiles de jeunesse, pleines d’une maturité impressionniste, surréaliste, cubiste, mêlées aux peintures du grand âge, caractérisées par l’abstraction enfantine de ce nouveau monde réalisé, cette masse d’œuvres, te découvre un art en train de précipiter, au sens chimique du terme, les matériaux que l’homme moderne avait lentement inventés, classés et mis de côté, pour représenter ses perceptions. Dans l’alambic de cette œuvre tu peux observer les combinaisons de la virologie minérale du réalisme, où l’on opère la transmutation du concept tramé sur les tissus organiques, délité jusqu’à sa dissolution dans la décomposition des chairs et des figures mimétiques en éléments simples, et accouplé selon des possibilités nouvelles, en vue de chimères à venir…
1925
On pourrait voir le jeune Miro trouver le ton en 1925, qui fera de lui non plus seulement le peintre, mais un chercheur d’une autre nature, comme l’artiste est scientifique comme l’alchimiste l’était en son temps… Vois comment se révélera ce Miro, sorcier des éléments simples qui composent l’infiniment rien des choses - là où se trouve peut-être le point de jonction entre la matière et l’intelligence.
On observe dès ses œuvres de jeunesse les plus facilement réductibles à une école, un style ou un mouvement, comment la couleur, le désordre, ainsi qu’une certaine naïveté dans l’abstraction, sont toujours sur le point de prendre le dessus sur la représentation, le portrait, le nu ou le paysage. Souvent, le peintre est plus intéressé par le minimalisme de quelques lignes, répétées un peu arbitrairement semble-t-il, (si l’on demeure dans une perspective purement figurative, mais aussi si l’on se conformait aux principes d’économie et de sélection de toute composition esthétique) ; que par l’élaboration (déjà fort soignée) de masses descriptives à l’architecture complexe, mais sans intérêt, par rapport à ce que l’on voit se préparer, en direct, sur la toile : dans la mollesse et l’indétermination des processus biologiques qui font jaillir ces étranges lignes à travers le paysage représenté : c’est une autre série de principes créatifs qui paraissent… C’est à partir de ces années, donc, que le ton semble donné, d’une gamme qui se modifiera en se répercutant toujours plus loin de l’écho figuratif, inventant une manière de volumétrie ondulatoire à plat, comme sous l’œil du vide, une modalité adéquate à la texture même du néant - si l’on peut dire : le temps…
La face de l’œuf en équilibre
Il y a au bout de cette œuvre une ambition que seule l’art peut envisager : expérimenter ce que sera le monde quand les œufs accepteront de se tenir en équilibre sur un point de côté.
A présent, tu peux laisser l’œuf basculer…
Le basculement de l’œuf n’est pas instantané. Il prend un certain temps, il passe par toutes sortes de jeu entre les genres de peintures qui ont nourri Miro. Ce sont comme des dettes de circonstance envers les farceurs de son époques, surréalistes ou autres… Des poussées d’exagération que d’aucun trouveront bien espagnoles, grotesque ou j’m’en foutistes, bref où l’on repérera ce qui est inévitablement infantilisme joyeux dans la quête d’enfance de ceux dont le métier est de la retrouver. Cette crasse oxydée est de celle que l’on soumet à l’eau forte, pour qu’elle se dégrade en particules toxiques, et fuie dans l’évier, afin de révéler le trait fin, lucide, du cisèlement de la naïveté, dépassement de tout âge dans la jeunesse définitive, enfance mure…

Tu parlais de minimalisme, mais qu’y a-t-il moins que le néant ? Le minimum, c’est encore quelque chose, l’acide ne laisse rien que la ligne pure du métal, Miro va voir et chercher plus loin, en dessous du néant. Non pas même dans l’infiniment petit, mais réellement dans la zone du rien. Ses toiles ne sont pas composées, a-t-on dit, bien au contraire, des éléments y sont dis-posés de façon à ce qu’elles ne signifient ni ne représentent rien (malgré certains titres qui ne sont rien d’autre que le prix à payer au réalisme pas encore achevé). Les rares figures reconnaissables, silhouettes molles, masques schématiques, icônes archaïques, semblent n’être là que pour rappeler ce qu’il y a dans le monde perdu des choses, car les souvenirs ne sont pas absents dans le règne du néant-moins. L’inexistence de la page blanche, saturée des motifs qui ornent l’infra-nullité, est le dépassement du symbolisme mallarméen… Parce qu’en fin de compte, regarde bien ces toiles et dis-toi que tu ne les distingues qu’à travers la membrane des limbes. Imagine un microscope électronique suffisamment puissant, et programmé pour numériser cet entre deux qui relie les cellules vivantes et les impulsions neuronales… L’art de Miro te donne à voir la représentation fidèle, bien qu’un peu grossière, à la manière schématique des diagrammes scientifiques, de la pulsation de la pensée dans les tissus qui tapissent les muqueuses.
Une écriture sans langage
Car à quoi servent ces fameuses couleurs primaires étalées uniformément ? Ces formes géométriques un peu relâchées ? Ces esquisses moqueuses de figures repérables ? Ces lignes, ces traits, ces zigouigouis, griboullis, et autres zigzags, zobs retorses, nénés enragés comme des tâches, sinon à faire dériver le signe sur l’échelle de la signification, vers le bas, comme pour épuiser la calligraphie de tout idéogramme, bien loin de l’alphabet, mais aussi à l’extrême opposée du hiéroglyphe, qui soude le sens à la figure…
Le geste du peintre qui entreprend soudain d’écrire de cette manière te mène dans cette zone de l’être où la perception cinesthésique se passe de toute signifiance, de la moindre ressemblance, mais où pourtant l’esprit se frotte toujours, sensuellement, à ce qui est tracé, brossé, étalé, graphé.
C’est comme un primitivisme sans barbarie issu de l’exploration des cavernes de l’avenir, celui d’après l’apocalypse qui marquera le commencement d’un monde où l’homme aura fusionné avec la matière qui le constitue. Ces graffiti fixent le rituel d’évocation d’un état de la matière qui t’oblige à préciser ta définition du néant, comme étant le lieu où il n’y a pas exactement plus rien, mais plutôt le lieu où il ne reste plus que mémoire vague, au bord de l’effacement, comme un dessin dans le sable avant la marée, de quoi que ce soit de venu ou d’à venir. Un lieu sans forme ni idée mais marqué des traces à peines lisibles du passage d’êtres qui avaient des formes de bonshommes, de seins, de phallus, de taureaux, vides de toutes substances, prêts pour l’écume, comme saisies à l’instant qui précède leur transformation en à plat, en lignes, en giclures moussues.
Lignes et à plats
Le jeu entre les lignes et les à plats est une oscillation de l’énergie à l’énergie, en passant par la signification.
En définitif, nous dirons que c’est tout d’abord une politique des énergies que Miro te découvre par sa peinture, ouvrant des vues sur un monde qui se situe sous la pellicule décollée du réel. Ton regard se perd dans des à plats perdus de lignes, uniformes et lointains, d’une substance primitive, première, une matière cosmique, comme le ciel, comme le sang, comme le soleil, comme la nuit, que les sens seuls ne peuvent percevoir que comme étendue plane, sans forme ni volume, alors qu’elle est toute faite de profondeur et de couleur, comme une masse épaisse et accueillante composée d’énergies pures, primaires, comme on parle de couleurs primaires, définies autant par leur puissance d’impression visuelle que par la charge axiologique et symbolique qu’elles offrent à la saisie de l’esprit. La peinture, donc, comme ministère d’une cosmologie de modules désaccordés…
Tout d’un coup, ton regard égaré dans la couleur étendue dans le sens de la profondeur, dans le sens de la traversée de la toile, ton regard est soudainement happé par un jeu de lignes, de points, de traits, comme si l’à plat avait été couché pour te faire vibrer sur la fréquence létale la plus incandescente, afin de te préparer à l’électrochoc du trait qui te tire le cerveau par un fil et le projette, au bout des lacets d’une fronde, dans cette zone étrange du « moins que rien », monde caillé comme le lait au contact du citron, du vinaigre, du vomi, de tous les acides qui travaillent la matière vivante.
Vif argent et tapisserie de laine
Miro aura transcendé le vingtième siècle en lui tissant une étrange rigolade aux couleurs primitives, comme on taille un costard de laines dans un bain d’acides. La fontaine de vif argent qui ouvre la promenade, derrière la vitre protectrice, narguant le touriste de son ruissellement perpétuel et toxique, est un beau symbole de l’impitoyable passion du peintre pour le noyau de métal instable qui constitue l’être. Qu’on se rappelle ce divertissement chinois qui consistait à verser du mercure dans le crâne d’un homme vivant, avant de le peler entièrement, et l’on comprendra la nature terrible de cette passion pour le monde derrière la tapisserie des perceptions…

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Louvres, descente aux limbes
La lumière des tableaux suffirait-elle à éclairer ces salles si le soleil venait à manquer ? Il faut craindre que non.
Il se souvient qu’enfant il regardait l’illustration des billets de banque. Delacroix, « la liberté guidant le peuple », était-ce sur les billets de 100 francs ? Aujourd’hui, il déambule sans rien voir, sans rien comprendre. Sur les murs, les grands corps morts qui peuplent les peintures sont allongés, indifférentes au passage des visiteurs. Ne vous l’a-t-on pas dit, me confie un vigile aux airs de conspirateur, les œuvres sont exposées pour vous attirer ici. Vous, vous êtes les véritables pièces du musée. On vous échange, comme aux échecs. La preuve, les jeunes européennes en visite promènent leurs visages entre les toiles des maîtres anciens pour constater à quel point nos filles n’ont pas changées… Elles ont toujours cette même laideur absente, qu’elles soient bourgeoise, paysanne ou aristocrate. Seules la maternité ou encore la nudité, lorsqu’elle est sensuelle, parvient à les transfigurer. Permanence de l’Europe…
Si les sculpture édifient des corps avec une passion anatomique qui trouve son sens dans la représentation du geste, c’est à dire l’invention de l’espace, il n’y a rien à faire, la peinture est tout visage, toute face, expression et regard, et parfois cri ou sourire… Il y a bien quelques grands corps nus, d’hommes ou de femmes, mais ils ne sont guère rien d’autre que paysage se souvenant du squelette et de la chair… Ronchonne une visiteuse qui aborde l’âge de la ménopause avec un brin de réprobation.
Le pire pense-t-il, parmi toutes ces peintures, c’est peut-être la façon dont Corrège associe la souplesse des formes à la représentation de la carnation… Sans autre équivalent dans la sculpture que Canova, et ses épidermes de marbre que le regard rend presque tiède, humide…
Le long de la visite il constate avec horreur : j’ai… j’ai du mal à regarder, je… je ne suis – pas ému…
Vraiment, il ne peut se concentrer que sur le spectacle de ses congénères, et être ému par les correspondances de régularités et d’irrégularités qu’il constate entre nos traits et ceux des figures représentées à des siècles d’intervalles. Une chose l’embarrasse malheureusement, c’est ce larsen blanc d’où sont violemment déjetés les visiteurs de couleur, les noirs et les arabes des classes de banlieue, les asiatiques des cars de tourismes, ne peuvent qu’observer avec l’œil de l’espion industriel ces manifestation paradoxale de l’universalité de l’art : comment devenir blanc pour détruire l’art de l’intérieur ?
On passe bien sûr devant quelques magnifiques turquerie en lesquelles les jeunes filles peuvent s’identifier avec ravissement. Des scènes de bataille où des guerriers enturbannés peuvent flatter les garçons. De toutes manières les arabes aiment correspondre à l’image qu’ils donnent d’eux. La peinture en fait son miel, et ils ne sont jamais déçus. Les noirs quant à eux sont toujours représentés un peu esclaves ou eunuques… On comprend qu’ils préfèrent le cinéma à la peinture…
Enfin, tout le monde s’en fout, filme et photographie…
Il regarde sa montre et pense : Depuis combien de temps ces œuvres sont-elles accrochées là ? J’ai passé trois heures quarante huit au musée, en comptant la queue à l’entrée pour l’achat du ticket, et je n’y ai rien vu. Deux filles jolies dont j’ai croisé le regard, et qui ne semblaient pas venir d’Europe… Sinon, de Poussin, le Caravage, Piero Della Francesca, ou Rubens, j’avais déjà vu tout ça, sur internet, en image… On peut brûler les peintures maintenant qu’elle sont numérisées
Tout se confond de toutes manières. Il n’arrive plus à regarder les œuvres. A jouir de leurs volumes non plus qu’à envisager les personnages célèbres ou les vertus qu’elles représentent. Il se trouve face à des représentations grossières, exagérées et/ou idéalisées, de l’être humain par lui-même, tel qu’il aime se voir dans les relations de force ou de faiblesse, de désir ou de frayeur… Cela ne produit sur lui, au bout du compte, qu’une irrépressible envie de baiser.
Il n’y a que dans les sujets vraiment religieux que certains petits détails parviennent à le tirer de sa torpeur émotionnelle. Lorsque la célébration de scènes de la Bible ou de l’histoire religieuse se trouvent avoir été l’occasion d’explorer les modalités de la représentation du monde, et plus particulièrement du corps humain. Il retrouve un vague relent de l’enthousiasme que les entreprises d’amour du réel produisaient sur lui quand il n’était pas encore tout à fait désaffecté. Il se souvient : oui, on peut avoir foi en la beauté du réel, et élaborer à partir de cette passion les critères du beau…

Des vertus de tempérance, de prudence, de justice, de force, ces dons de l’esprit sain qui ont pris forme humaine, ou des sept péchés qui, comme la vierge, les anges, le christ, les maternités ou annonciations se manifestent par le corps de la créature humaine, voué aux supplices des martyrs, des âmes qu’on pèsera parce qu’elles ont le poids des membres, des choses de l’esprit à celles de la chair y a-t-il un chemin qui mène aux champs de bataille et aux camps de concentration ?
Entouré par le terrible règne de l’iconographie, il s’arrête un instant au milieu d’une galerie et se dit brutalement qu’il aurait pu naître n’importe où et aimer les production de sa civilisation… Il se demande dans le même temps ce qui lui fait ne considérer que l’errance et les bassesses…

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