18/02/2005

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L’étranger endotique

Il ne s’agit pas seulement d’exprimer un sentiment de déception quant à un spectacle d’Ariane Mnouchkine. L’œuvre générale dans lequel il s’inscrit n’a que faire de nos jugements et de nos lignes empêtrées. Et le spectacle a rencontré un succès suffisant pour faire paraître l’inutile vanité de notre critique. Si nous la menons quand même, c’est parce que l’échec que nous avons cru voir dans le spectacle nous renvoie aux accords secrets et meurtriers de la réalité et du théâtre, dans le domaine de l’espace et du temps. Et par-delà, aux fondements de notre rapport à la représentation du réel. Cette question de la représentation nous semble liée à la possibilité même de la démocratie, en tant qu’élaboration occidentale des rapports de masse.

Le sujet de Le Dernier Caravansérail comporte cela de nouveau, de terriblement nouveau, c’est que la source d’exotisme, qui peut parfois, au théâtre, compenser l’éloignement dans le temps - si l’on en croit Racine - s’est retournée sur elle-même, puisqu’il s’agit d’une histoire d’orientaux non-imaginaires venant dans le lieu même où le théâtre est produit, à la porte du théâtre pour ainsi dire - dans le jardin des spectateurs - en E-ropA... Les possibilités d‘éloignement imaginaire deviennent alors très réduites puisqu’il s’agit du voyage de l’autre chez moi… Contrairement aux turqueries, persaneries, indianeries, et autres micromegaceries, où le sujet restait l’Occident tel qu’il se concevait lui-même, projeté dans un Autre bienvenu, le phénomène qui nous advient en ce début de millénaire est plus délicat, et plus lourd de conséquences : l’Occident doit faire avec la pensée que les hommes d’autres mondes se font de lui ; l’Occident entre alors dans un monde qu’il n’a pas pensé, que d’autres élaborent, ailleurs, autrement, d’une manière étrange et imprévue… Par le miracle du discours indirect libre et de la focalisation interne, l’intrus n’est plus l’objet du récit mais son sujet. Le regard de l’extra-terrestre nous emprunte le nôtre, nous nous voyons par ses yeux, nous sommes devenus lui…

L’Odyssée décrivait le parcours d’un grec sur les frontières séparant le monde civilisé du monde barbare. L’état des lieux que le voyageur dressait pouvait constituer le texte fondateur d’une civilisation qui a depuis lors tenté de toujours repousser les limites du territoire des peuples buveurs de vin, avec toutes les conséquences cruelles qu’on connaît, lorsque des soudards massacrèrent les noirs, les jaunes et les rouges, au nom du Christ, des Lumières laïques et positivistes ou de l’intérêt capitaliste... Manifestement, le sens des odyssées s’est inversé depuis la prise de conscience des peuples colonisés de leur liberté à disposer d’eux-mêmes, idée occidentale irriguée des courants contradictoires qui vont de la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen », de Le Capital, de la Constitution des Etats d’Amérique mais aussi de traditions exotiques, coraniques, confucéennes ou même animistes…

Comment l’étranger devient endotique, tel aurait dû être l’horizon d’un spectacle sur ce phénomène que d’autres appellent en tremblotant l’ « invasion de l’Europe », secoué par la sainte et annale terreur de devenir-autre...



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