21/02/2005

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Zone de transit – dans les intestins de la fiction

Les différentes fictions qui se succèdent analysent les mécanismes relationnels du camp, montrant les réfugiés face aux employés de la Croix-Rouge, aux policiers, mais aussi les réfugiés les uns par rapport aux autres, selon les intérêts contradictoires des ethnies, des passeurs, des proxénètes, des dealers, des hommes et des femmes... Pris entre l’urgence et la quasi-impossibilité du passage, on essaie de traverser la muraille, d’échapper aux forces de sécurité qui vous tirent des tunnels et vos renvoient au camp en vous disant : « A demain », comme dans un jeu vital et absurde, où sont misées les valeurs des mille et une sociétés du monde qui, enfin, se rencontrent sur un échiquier à la mesure des ambitions du monstre humain futur. Car Sangatte effectivement a été un creuset, un chaudron, dans lequel les sorcières de l’avenir ont jeté les différents ingrédients des mythes, des principes, des conceptions, des croyances du passé, pour en tirer les combinaisons chimiques imprévisibles qui alimenteront les esprits à venir. Quels mythes fondateurs tireront les enfants de ces hommes et de ses femmes qui pourront dire, lorsqu’ils se rencontreront dans quarante ans, montrant peut-être une blessure comme on se montrait des chiffres tatoués : « On s’est déjà vu, non ? On s’est connu dans le camp, en septembre 2001… »

Ainsi aurions-nous envie de résumer comme suit le sujet latent du spectacle : Quel est ce corps nouveau que cette nation constituée d’apatrides qui n’ont que très peu de raisons de s’entendre entre eux, une fois passées les épreuves de la survie immédiate, et que leurs origines, au contraire, participent souvent à jeter dans des conflits à mort, et qui constituent malgré tout le peuple mondial, est en train de se déterminer ?

Lorsque nous sommes entré dans le camp pour voir de nos yeux ce que la télé nous montrait, début octobre de cette funeste année, nous n’avions pas l’autorisation de la Croix-Rouge, qui se méfiait de tout ce qui tient un stylo, journaliste ou écrivain du dimanche, et nous avons entendu le frémissement des afghans qui grondaient à l’idée d’une offensive américaine sur leur pays. L’administration du camp avait obtenu des représentants de ce pays qu’ils écrivent une déclaration par laquelle ils condamnaient l’attaque contre le World Trade Center, et soutenaient l’entreprise américaine contre le régime des Talibans. Il est probable que les mots de cette déclaration fussent vrais ; nous ne savons rien de leur spontanéité ; nous ne doutons pas de l’ampleur des malentendus dont ils procédèrent…

Quant à la réalité de la vie dans le camp, nous n’avons pas vu grand chose de nos yeux, à part la précarité et la tension qui ne manque pas de monter dans un hangar où sont réunis plus de mille personnes qui ont brûlé leur passeport. Il aurait fallu passer du temps dans ce camp. Travailler avec ces gens, aider la Croix-Rouge. Ce que nous n’avons pas fait, et que nous aurions sûrement mieux fait de faire, semble-t-il, plutôt que d’écrire des foutaises....

Ce que nous relevons avec malaise, c’est que le spectacle de Mnouchkine ne nous a rien fait voir de plus que ce que les comptes rendus des médias nous avaient laissé imaginer. L’idée de spectacle-documentaire est un écueil, ce que le spectacle nous révèle, brutalement - à nous qui n’avons pas été emportés corps et âme avec Le Dernier caravansérail – c’est que la réalité extérieure ne peut pas être le matériau brut du théâtre… La fiction est un estomac du réel, et le théâtre tout particulièrement, nous emmène dans des entrailles actives, là où les sucs et la matière digérée se séparent, au moment de la transformation chimique / Le réel des événements serait un aliment trop pauvre pour ce ventre…


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