22/02/2005

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Sur les plateaux de l’âme

« Mais comment notre théâtre peut-il transporter ces coquilles de théâtre et ces brins d’êtres humains sur son océan de bois et de toiles ? C’est tout un peuple occasionnel d’étrangers disparates et menacés que forment ces atomes fuyants sous les rafales politiques, dans nos siècles cousus de fils barbelés » peut-on lire dans le programme de Le Dernier caravansérail, en attendant que la scène toujours majestueuse du Théâtre du Soleil soit enfin occupée par les acteurs. Au commencement du spectacle, la lumière tombe lentement et annonce la longueur du voyage qui nous attend. La musique multi-instrumentale et orientalisante ne manque pas d’évoquer un grand film d’aventure, monumental et sentimental, Le Patient anglais ou Lawrence d’Arabie… Il y a une tempête sur la scène. Des tentures agitées par les acteurs sur des sons de tonnerre. Des hommes tentent de traverser ces éléments déchaînés. C’est merveilleux parce qu’on est nous-aussi suspendus au fil de la survie, au drame pur de ceux qui passent, de celui qui tombe, qui tente de remonter le courant, de celui qui sera sauvé et de celui qui ne le sera pas, et disparaîtra sous nos yeux, englouti par le tissu gris, avalé par les éléments de l’univers ramené au chiffon de texte et de mise en scène.

L’émotion est totale et la musique enfin concourt au rêve. Grâce aux vieilles machines du théâtre, on a nous rendu littéralement témoins du temps réel d’une traversée de la scène, dont les événements politiques, les informations d’actualité, les témoignages héroïques, bref, la réalité toute entière telle que la télévision nous la met dans l’œil, finissent par devenir simple condensation métaphorique d’une réalité bien supérieure : ce qui agit sur le plateau de l’âme, et embraye la chaîne du vivant, cette matière en décomposition, pétrie d’influx nerveux et de courants chimiques, tâtonnant pour produire dans le temps, la continuité organique de la pensée, action aussi fabuleuse et dérisoire que la marche d’un acteur sur les planches...

A partir de là, le spectacle va faire se succéder des tableaux alternant ce qui se passe d’un côté, dans la zone constituée par le camp d’accueil, la frontière, les environs du village, avec ses plages, ses abribus, ses cabines téléphoniques ; et de l’autre côté, ce qui se passe dans le pays de départ, l’Afrique, ou bien l’Afghanistan, (pour constituer une espèce de suite au Tartuffe embarbé d’il y a quelques années, et continuer d’affirmer une passion anti-islamiste combattante)… Ces tableaux semblent inclus dans de plus larges mouvements, qui par cercles concentriques, nous entraînent des situations collectives jusqu’aux drames particuliers, les premières constituant à la fois le contexte des seconds, et le véritable objet du spectacle…

Entre chacun de ces mouvements sont diffusés des enregistrements de témoignages, d’interrogations de l’équipe sur le bien-fondé de leur ouvrage, de chants ou de courriers envoyés à des réfugiés, ou par des réfugiés, qu’on suppose rencontrés au cours de la préparation du spectacle…

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