31/03/2005

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L’objet-image contre l’objet producteur de parole…

Comment se fait-il que le design offre aussi peu de prise sur la pensée esthétique ? Sur la mienne en tous cas... C’est que trop souvent, l’objet dit tout, donne tout… On peut écrire à son propos, en terme d’images et de descriptions laudatives, ou bien sous l’angle de la critique politique, psychologique et sociale, mais toujours sous l’angle du symptôme pathologique : comment inventer un ordre de discours qui s’appliquerait à la juste place du design.

Le design nous interroge sur le rapport qui existe entre les objets et la parole. Une des choses qui caractérise l’objet, pour l’être humain, c’est qu’il est un support de paroles… Lorsque l’objet est une image, la parole se trouve face à un système qui la concurrence. Qui la met en danger. L’image n’est pas un support de parole, sauf en tant qu’objet. Ce n’est pas vraiment la photographie des ancêtres qui occasionne les récits, c’est l’objet lui-même du papier jauni et de l’impression qui passe… L’image des ancêtres a plutôt tendance à nous faire perdre la voix, d’abord parce que plus nous en parlons, plus nous nous rendons compte que nous ne les connaissons plus, depuis qu’ils ne sont plus là pour dire leur présence… Et le design a souvent tendance à faire basculer l’objet, le simple objet utilitaire, dans le territoire de l’image. Et souvent, malheureusement, les designers semblent oublier qu’il y a des lois de l’image aussi sévères, sinon plus que celles que doit affronter l’ingénieur ou le moraliste.

Le design nous aidera-t-il à déterminer ce que c’est qu’une image ?

De quoi l’objet utile peut-il bien s’être fait l’image ?

Un tire-bouchon en forme de bonhomme… Celui-là même qui permet d’évoquer le général de Gaulle est traité par Anna G et Sandro M de façon à figurer explicitement une figure humaine. Qu’est-ce qui change dans le fait que la poignée soit designée en forme de tête, stylisée comme un Playmobil à tête de Toto ? L’objet dit tout : c'est-à-dire qu’il souligne la forme de l’être humain par une insistance sur le visage, alors que le jeu des bras suffisait, et rendait l’objet infiniment mystérieux ; en outre, le traitement du visage reprends une esthétique figurative schématique et explicite, comme celle du logo : les détails sont bavards, contestent l’effort d’imagination et surtout, la charge politique dont la tradition avait chargé l’objet.

En tous cas, le principe consiste à dire tellement la poésie, que l’utilisateur n’a plus rien à dire dessus… En fait, un tel objet ne pourra susciter une parole qu’après avoir été acheté, offert, échangé ou perdu, transmis, retrouvé ou même cassé ou détruit… Après avoir été touché par la vie imprévisible, « indesignable » des êtres humains sans visage…

Dans son premier article de sa Petite philosophie du design, Flusser évoque la racine commune des mots « design » et « dessein », révélant que tout design est intention… L’objet industriel designé, comme les produits d’artisanat des siècles passés, voire les créations de la nature elle-même, (si l’on veut évoquer la présence d’une intention latente du réel), les objets donc, constitueraient les manifestations d’une intention… Lorsque les designers s’attaquent à la figure humaine, il faut qu’ils soient bien conscients qu’on n’évoque pas une intention derrière l’humain sans toucher à la zone dangereuse du Divin Créateur…

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