21/04/2005
Mélancholie constitutionnelle
Voici les notes de synthèses qui circulent, concernant les penseurs de la bonne conscience. Le mot du Spoutnik Dog est dur, d'autant que nous n'avons pas lu ici ces études, dont nous ne mettrons pas en cause le sérieux ni peut-être le bien fondé. Ce qui nous semble insuffisant, c'est de prétendre qu'un constat vaux pour un avertissement. Autrement dit que cette descrption de la situation, en plus d'être lucide, permettra de réorienter le tir. C'est l'illusion de la révolution qui persiste... Surtout cette foi dans le vote démocratique pour combattre un mouvement de fond dont nous sommes loin de soupçonner le plus misérable déterminant. Et si c'étaient les Etats-Unis qui manigançaient l'expansion de ce phénomène à eux tout seul, comment expliquent-ils, ces penseurs, le fait que la lutte des gouvernements va se mener sur ce territoire là, dès à présent ? Je veux parler des stratégies chinoises et japonaises qui nous feront bientôt regretter celles de nos voisins américains... Si ces études nous semblent nécessaires, la façon dont nous les lisons, avec notre sur-moi révolutionnaire, filtré par les mythes soixante-huitard, nous paraissent en revanche des lunettes tout à fait inadaptées. Et pour les engins sociaux que nous pilotons aujourd'hui, il faut avoir de bons yeux...
Bon, voici les synthèses de ces ouvrages. Le Spoutnaik Dog est preneur de toute autre note de lecture sur ces études rédigées par une personne dont nous n'avons pas le nom...
Le petit marché de jadis
"Mais revenons à l¹innovation moderne telle que Polanyi la décrit [en 1944]. Elle se voit à plein à propos de l¹institution que Polanyi met au centre de l¹affaire : le marché. On voit la nature sociologique du marché changer du tout au tout par une triple transformation : unification, extension, émancipation. La société moderne n¹a pas créé de toutes pièces le marché : sinon toujours, du moins souvent il y avait des marchés dans d¹autres sociétés, toutes sortes de marchés : des marchés locaux et des marchés extérieurs, sans relation les uns avec les autres, et avec des développements très différents ici et là. Or voilà que tout cela fusionne et qu¹il n¹y a plus qu¹un seul marché, un grand marché abstrait dont les divers marchés concrets sont des manifestations particulières, un marché unifié, national d¹abord, mondial ensuite : le marché unifié s¹est étendu aux dimensions du monde. À ce marché vorace il faut des marchandises, il faut que tout devienne marchandise, même ce qui ne l¹était pas : le travail, la terre, la monnaie. Enfin, ce marché rejette tout contrôle et prétend à une sorte d¹autorité suprême : les États souverains eux-mêmes s¹inclinent devant sa loi."
(La « Grande transformation » , c'est ce qui est arrivé au monde à travers la grande crise économique et politique des années 1930-1945 : c'est-à-dire, Polanyi s'emploie à le montrer, la mort du libéralisme économique.
Or ce libéralisme, apparu un siècle plus tôt avec la révolution industrielle, était une puissante innovation, un cas unique dont l'explication, contrairement à ce que soutiennent les marxistes, ne vaut que pour cette société même : une société où le marché autorégulateur, jusque-là élément secondaire de la vie économique, s'est rendu indépendant des autres fonctions.
L'innovation consistait essentiellement dans un mode de pensée. Pour la première fois, on se représentait une sorte particulière de phénomènes sociaux, les phénomènes économiques, comme séparés et constituant à eux seuls un système distinct auquel tout le reste du social devait être soumis. On avait désocialisé l'économie, et ce que la grande crise des années trente imposa au monde, c'est une re-socialisation de l'économie.)
Préface, de Louis Dumont, in Karl Polanyi, "La grande Transformation", NRF, Gallimard, 1983.
Le grand marché de nos jours
"Aujourd'hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l'environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l'économie mondiale". L'auteur de ces lignes? Le professeur Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, ancien conseiller de Bill Clinton, qui en novembre 1999 a démissionné de son poste d'économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale: « Plutôt que d'être muselé, j'ai préféré partir », expliquera-t-il. Son livre est un constat qui vaut réquisitoire: preuves à l'appui, il démontre que les règles du jeu économique mondial ne sont souvent fixées qu'en fonction des intérêts des pays industrialisés avancés - et de certains intérêts privés en leur sein -, et non de ceux du monde en développement. Car, en effet, la mondialisation n'a pas seulement mis l'économie au-dessus de tout, mais aussi une vision particulière de l'économie, le fanatisme du marché. Politique d'austérité, libéralisation des marchés des capitaux et privatisations sont appliquées aveuglément, en dépit de leur échec avéré, à tous les pays, en particulier aux pays en transition et du Sud. À lire Joseph Stiglitz, on a le sentiment de comprendre les vrais enjeux du monde d'aujourd'hui, de saisir toute l'urgence d'une réforme en profondeur du statut et des politiques préconisées par les institutions financières internationales."
"La grande désillusion", Joseph E. Stiglitz et Paul Chembla
Le supermarché constitutionnel
³Depuis l'effondrement des régimes communistes, le dogme néo-libéral est le pavillon sous lequel les Etats-Unis, imités par la majorité des pays occidentaux, ont décidé de défendre leurs intérêts stratégiques. Non qu'ils aient abandonné l'emploi de la force - les dépenses militaires américaines n'ont jamais été aussi élevées qu'aujourd'hui -, mais les deux grands mots d'ordre de ce que l'on appelle la "mondialisation" - "moins d'Etat" et "liberté des marchés" - sont désormais leurs armes privilégiées pour assurer leur domination sur le reste du monde. Pourtant, Noam Chomsky souligne à quel point la réalité du néo-libéralisme actuel tourne le dos aux principes du libéralisme "classique". En effet, la compétition est truquée et les pays riches, en position de force, recourent à toutes sortes de mesures qui sont autant de violations déguisées de la liberté des marchés qu'ils prétendent défendre. L'auteur illustre ce double langage de façon saisissante, en rappelant le rôle décisif qu'a joué l'Etat dans le processus de développement des pays industrialisés, mais aussi en citant des documents secrets américains ahurissants, qui ne laissent aucun doute sur les visées ultimes des promoteurs de la mondialisation.Chomsky montre surtout que ces politiques économiques sont profondément antidémocratiques : elles ont été imposées "d'en haut", parfois dans le plus grand secret, en l'absence de toute consultation, et même information, populaire. Pour autant, précise-t-il, la lutte contre la dictature néo-libérale n'est pas désespérée : le recours à l'"arme absolue" - la voix de la majorité - permettra seul de l'emporter.²
³Le Profit avant l'homme², Noam Chomsky
17:25 Publié dans E-RopA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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