29/04/2005
Sans Soleil - De Chris Marker à Mamoru Oshii
L’homme e(s)t le fil
Je cherche le trou de l’aiguille. Il y a un film de Chris Marker, où il raconte le film de science-fiction qu’il aurait voulu réaliser, et qu’il aurait appelé Sans Soleil, ainsi s’appelle le film que nous voyons - du nom d’un film jamais réalisé - où Chris Marker voyage notre regard entre le Japon et la Guinée-Bissau, précisant que ce n’est pas le « goût des contrastes » qui le guide mais plutôt le désir d’étudier comment l’humanité survit aux deux pôles extrêmes de la chaîne industrielle ; et ce sont des regards que Chris Marker nous montre, de l’échange de coups d’œil entre la caméra et une jeune guinéenne sur un marché, jusqu’aux plans des yeux horrifiés qui peuplent la nuit de la télé nippone, traversée de fantômes, d’assassins et d’innocentes victimes ; mais plus encore, ce sont les voyages des âmes que Chris Marker nous trimbale dans la tête, au fil de la pellicule, dans ce pays où toute chose peut devenir l’occasion d’un culte, le lieu d’un rituel et le domaine d’un temple, les chats autant que les assiettes ou les poupées, ces choses qui font battre le cœur, qu’on va brûler cérémonieusement, en priant pour que les esprits gagnent leur liberté d’avec la matière qui les contenait, (qui peut-être aussi les produisait, comme le poste de télévision contient et produit les images vivantes qui peuplent notre tête de films aussi interminables que ces parcours en métro, dont Chris Marker emprunte les visages de dormeurs magnifiques, et en prend les empreintes phantasmatiques) ; on aura compris, bien sûr, que ce film nous ouvre la porte d’un rapport au monde qui était pour nous jusqu’alors inédit, car il fait du jeu vidéo un pays intérieur à l’homme, ainsi que des images vidéo de son ami japonais, qui œuvre au fond de son studio, à même le pixel, transformant les images de manifestations en bains de figures colorées, comme des âmes combattant dans la Zone, (c’est ainsi que l’ami de Chris Marker nomme sa machine électronique, en souvenir du film de Tarkovski, Stalker), c'est-à-dire que c’est toute notre considération de l’objet - conçu comme adéquat avec l’apparence par laquelle le sujet le perçoit - qui est remise en cause, ou pour le dire autrement, Chris Marker invente la chose comme organisme de matière et de vision, vivant du regard qui se lie à elle, et en décèle une âme avec laquelle il peut être bon de commercer, afin de connaître mieux le monde, si ce n’est le rendre meilleur ; mais que ferons-nous de ce mot d’"âme", dans un instant, lorsque nous serons obligés de revenir à ce qu’il implique de découpage du monde en deux tranches superposées, de transcendance et d’immanence, alors que c’est justement un tissage des plans du réel autrement imprévu, que Chris Marker a découvert au Japon, et nous infuse dans l’esprit par la substance du film qui se colle à notre œil ; c’est un autre film qui nous donne une idée de réponse à cette question qui émerge du souvenir, un film d’animation plus précisément, (comme si « animation » n’avait pas rapport à l’âme, c'est-à-dire à ce qui relie les ondes visuelles au souffle vital, pour produire de la pensée, comme un moulin produit de la farine ou… de l’électricité), bref, c’est ce film Innocence, qui fait suite à Ghost in the shell, de Mamoru Oshii, qui nous souffle le mot et donne vie au Golem de réflexion, Frankenstein de prise de tête, à quoi nous essayons monstrueusement de donner vie, le Ghost, ce mot anglais, certes, que nous ne traduirons pas, parce que les japonais l’emploient comme tel, et non comme s’il traduisait le mot « fantôme » ou le mot « spectre » - car point d’Etiemble au Japon - et le Ghost est devenu pour nous un concept intraduisible, et qu’il faut accueillir comme il est venu : pensé au Japon, nommé en anglais : parce que l’œuvre doit circuler dans le monde, avec le qi, (cet autre souffle de l’énergie vitale qui parcourt les hommes, les bêtes et les choses, pour les impliquer dans la toile du monde, la substance spinozienne), alors foin de scrupules à utiliser la langue dominante puisque c’est pour ne pas barrer la route aux flux entrecroisés de la pensée ; ces deux dessins animés racontent justement des histoires d’aventuriers dans un monde futuriste conçu comme une Toile, (le fameux World Wide Web, comme un Ouest sauvage et inconnu virtuel à conquérir), dans lequel les âmes fortes peuvent s’abolir, se téléchargeant et se libérant de leur corps pour naviguer sur les réseau, et hacker les machines interconnectées, voire les êtres humains truffés de mémoire supplémentaire, de puces neurologiques, d’implants qui augmentent leurs capacités visuelles, mais les rendent aussi vulnérables à tous les piratages perceptifs et mentaux imaginables, comme la plus inanimée des machines ; Ghost in the shell, c’est semble-t-il le Ghost dans le coquillage humain, le corps de l'homme n’étant qu’une coquille de coquillage, résonnant du spectre sonore de l’océan infini où vivent les esprits, enveloppe libre d’être accaparée par tous les ermites et les squatters mentaux de l’univers, par toutes les âmes sans corps, tous les messages sans véhicule : Innocence, le deuxième opus de cette série, présente la caractéristique proprement hallucinante d’être un film de genre, un divertissement pour enfants rêveurs, (chargé de sa dose de violence propre à satisfaire les frustrations dont sont faits les corps des enfants rêveurs, au Japon comme ailleurs), en même temps que d’être une méditation philosophique, tissée de références et de citations, qui à aucun moment ne sentent le cuistre, ou posent à la caution intellectuelle ; des psaumes de l’Ancien Testament à l’enseignement de Confucius, en passant par Milton, Philipp K. Dick, Asimov, Descartes ou Kleist, c’est l’être humain dans le monde, et sa destinée d’objet, de chose spinozienne, de super-marionnette, d’automate cartésien, qui est interrogée, comme ce personnage pathétique, dont le corps n’est plus qu’une marionnette à demi-mécanique, un guignol à l’esprit pur, relié à ses ordinateurs par des câbles qui le tiennent en vie ( ?), comme un pantin de son propre cerveau ; les héros interrogent cet oracle diabolique retranché dans son château, et qui les piège, en parasitant leur conscience technologiquement modifiée, les captivant dans un labyrinthe perceptif interminable, en une séquence absolument sublime ; nous voulons dire que la grossièreté du dessin animé, même forgé par cet art qui voit fusionner le graphisme traditionnel avec la 3D, la maladresse même qui marque ces décalques de forme humaine, se trouve aussi touchée par le doigt du vivant - du pensant - par la grâce de la conjonction, (la conjointure eussent dits les romanciers médiévaux), entre le propos et la matière de l’œuvre ; mais la beauté de l’œuvre, due à cette profondeur de la pensée, à son inscription dans une tradition artistique et philosophique revendiquée, est encore nourrie de citations visuelles ; quand ce ne sont pas les mille types de poupées, costumes, masques, guignols asiatiques qui sont réunis pour des défilés qui n’ont d’autre fonction narrative que de venir argumenter la réflexion, et qui s’inscrivent naturellement dans la fiction, comme s’il s’agissait de nous faire croire à une cité vivant à l’heure d’un carnaval interminable, et bien ce sont les poupées-putes autour desquelles gravite l’intrigue, qui se constituent en un hommage, inattendu dans un film d’action, à Hans Bellmer ; pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur la question d’une source d’inspiration qui ne s’avouerait pas, et deviendrait plagiat, les enquêteurs découvrent un indice, l'hologrammomaton d'une petite fille disparue, (comme un photomaton, vous ne connaissez pas ?) dans un livre consacré à l’œuvre de l’artiste ; nous sommes chez l’ingénieur qui conçoit les poupées, on l’a retrouvé massacré par un cyborg au service d’une maffia, on apprendra qu’il a voulu révéler la machination dont étaient victimes des petites filles, kidnappées pour voir leur ghost téléchargé dans les poupées-putes ; c’est le mythe du créateur dépassé par sa création qui est repris ici, et ce sont les multinationales qui sont l’artisan du crime, les créatures étant victimes à leur manière ; jamais autant qu’ici le créateur ne fut plus misérable, dépassé par son oeuvre, jeté dans le même camp que les enfants dont on voulait voler les âmes ; la seule solution qu’avait l’ingénieur, pour alerter l’attention de la police sur la terrible entreprise d’animation des poupées, ce fut de détraquer le programme de ses œuvres, et de leur permettre d’enfreindre la loi des robots, qui consiste à ne jamais porter atteinte à l’homme ; et donc, de laisser la volonté des petites filles se retourner contre les propriétaires des poupées-putes, et les éliminer en mode combat avant même le coït – comme dira une des enfants sauvées par le héros : « Je ne voulais pas devenir une poupée », et on lui répondra : « Crois-tu que les poupées voulaient devenir humaines ? » - est-ce que les objets ont une volonté, ou bien la volonté de l’homme s’apparente-t-elle au dérisoire libre-arbitre des choses, dont il devrait enfin accepter de recevoir l’enseignement ultime : cet exercice des danseurs de buto, qui consiste à se mouvoir en ayant conscience qu’un autre nous-même, minuscule, est contrôlé par nos moindres mouvements, et suit notre danse, alors qu’un autre nous-même, encore un autre - un autre autre - immense celui-là, un géant, nous contrôle ; et que notre danse n’est que celle qu’il nous impulse ; nous dansons parce que nous sommes dansés en même temps que nous faisons danser ; nous ne sommes qu’objet de quelque chose du monde, qui est nous, et que nous dépassons, et qui nous dépasse ; dira-t-on aussi comment la magie survient, dans le dessin qui prend vie, grâce au son ? évoquerons-nous les abîmes de réflexion qu’ouvrent les desseins animés des concepteurs, quant à l’exploration du fonctionnement du cerveau humain, qui associe un signe visuel, (une forme-image) à la perception du son, (une image-son), pour élaborer dans la conscience, l’impression du réel, entre le souvenir et l’expérience ? comprenons-nous cette nouvelle méditation sur l’antique et sublime tromperie des ombres qui s’agitent sur les murs de la caverne mentale où le monde a lieu… ; les chinois appellent le cinéma « électricité-ombre » comme pour dire cette nouvelle qualité de la lumière que l’homme a découvert après en avoir fini avec le règne du feu pour éclairer la nuit ; au cinéma, dans notre cinéma mental, il y a encore ce film de Hou Hsiao Hsien en hommage à Ozu, Café Lumière, qui s’ouvre sur une jeune fille en train d’étendre du linge à la fenêtre de son appartement, la jupe colorée traversée par la lumière d’un soleil surexposé, le téléphone portable coincé entre la mâchoire et l’épaule, racontant à quelqu’un le rêve qu’elle a fait, d’un bébé volé et remplacé par un autre, ridé, fait de glace, et qui se mettait à fondre ; son interlocuteur lui trouvera plus tard un livre de contes occidentaux, illustré, et qui raconte cette histoire d’enfants volés par des lutins maléfiques ; c’est une nuit d’orage, et dans son sommeil, que la jeune fille se souvient avoir déjà lu ce livre lorsqu’elle était enfant, dans un dojo, alors que sa mère priait avec les autres membres d’une secte ; entre temps, nous avons suivi la jeune fille dans sa famille, où elle a annoncé à la femme de son père – car on apprendra plus tard que sa mère est morte – la jeune fille se lève dans la nuit pour manger et rencontre la femme qui vit avec son père, et qui veille sur elle comme une vraie mère, la jeune fille lui a annoncé qu’elle attend un bébé, de son petit copain taïwanais, avec lequel elle n’imagine pas vivre, prétendant qu’elle peut s’occuper d’un enfant toute seule ; que fait cette jeune fille pendant le temps du film ? elle enquête sur un compositeur taïwanais qui a fait sa carrière au Japon, et par là, Hou Hsiao Hsien poursuit son exploration de l’histoire taïwanaise, en s’en échappant et en s’inscrivant dans un questionnement du Japon contemporain, (par la jeunesse, comme dans son précédent film, qui concernait Taïwan, mais qui s'achevait au Japon, Millenium Mambo) ; et que reste-t-il dans notre esprit, de ce film qui ne raconte les choses qu’en différé, et au détour des conversations, faisant d’un rêve-souvenir le cœur de l’oeuvre - la maternité comme un héritage de glace – si ce n’est cette figure inoubliable du père, cet homme condensé de toute une existence d’homme, qui ne dit rien, qui ne répond pas ; au moment où les parents passent voir leur fille dans son petit appartement, (parce qu’on a compris dans cette famille, recomposée par une tragédie non-dite, qu’il fallait parler de cette affaire de bébé et de mariage), le père et la fille mangent le plat préféré de la jeune fille, qu’a préparé la belle-mère, (comme en hommage à la mère qu’elle est venue remplacer), et le père, au lieu de parler, d’aborder le sujet, de poser les choses sur le tapis, il donne un morceau de viande (ou de légume ? Ou de quoi ?) à sa fille – « Tiens, c’était ce que tu préférais » - le repas remplace toute discussion - et puis, à nouveau, brutalement, comme un acte manqué commis en toute conscience, le père donne à sa fille, avec ses baguettes, un autre morceau, plus gros, plus coloré, qui passe à travers l’écran, entre le père et la fille, comme un objet transitionnel chargé de toute la vie de deux êtres liés par la génération, et par l’absence d’une femme dont on ne saura rien d’autre de la crise, de la dérive, de la perte, sinon le silence qu’elle a laissé derrière elle, et les êtres largués ; et si ce film n’est pas un film sur les objets et leur âme, c’est un film qui cherche cette âme qui manque à l’objet, et qui ne peut pourtant pas ne pas passer par les objets, les trains, les visages, (et ces plans de visages endormis dans le métro sont des hommages à Sans soleil), les ordinateurs, les minidisques, les cd, les livres, les aliments, les tasses de café, les cigarettes (puisque Jarmusch nous a montré qu’on ne pouvait plus, dès lors, dissocier l’un de l’autre), mais aussi la voiture à l’étrange volume dans laquelle le père vient chercher sa fille à la gare, (voiture qui contient les principes de la géométrie japonaise, dimensions à échelle humaine, et en même temps, démesurément gonflées, vastes et hautes, brillante dans le plan) ; et encore, ce film de Sophia Coppola tourne dans notre tête pleine de Japon, ce film au titre conçu comme un programme pour le XXIé siècle, Lost in translation, annonçant cette économie du transfert, de choses, d’hommes, d’argent, de chair, de sang, de sens, (« transport de sens », c’est le sens du mot métaphore), qui constituera la question humaine dès aujourd’hui, comme on suit ces personnages d’américains - mais il ne faut pas se leurrer, ils ne sont que largement occidentaux - égarés dans l’architecture de glaces d’un Tokyo qui doit lui-aussi beaucoup à Chris Marker ; dans ce film, une jeune mariée, délaissée par son jeune photographe de mari, et un acteur d’âge mûr, que sa femme harcèle par fax pour choisir la couleur de la moquette de la maison, se rencontrent et interrogent leur isolement, dans un flottement qui prend parfois des allures de désir, sans que rien ne puisse vraiment se lier entre eux, surtout pas les corps ; l’acteur est venu pour participer à une photo de publicité pour un alcool, et avant même de quitter le Japon, il verra son visage vanter les mérites d’un verre, affiché sur le flan des autobus ; dans la perspective bien réductrice de cette pelote de texte, que nous enroulons autour de notre imaginaire cinématographique du Japon, nous dirons que ce film nous parle des objets volontaires que sont l’épouse ou l’acteur et… nous n’osons pas nous engager plus loin dans l’évocation de ce film où les objets sont réduits, ou élevés, à la dimension de leur reflet ; car enfin, ailleurs, il y a ces souvenirs de corps nus, qui se frottent, se pénètrent, frémissent, se cambrent, selon les contraintes d’exhibition des organes sexuels qui règlent le cinéma pornographique, (avec cette bouche qui dégorge un filet de sperme après la fellation, ou ces postures destinées à ouvrir le vagin au centre de l’écran), dans L’ Empire des sens de Nagisha Oshima, les corps nus de deux amants dominés par un désir irrépressible et destructeur élaborent un univers iconographique et imaginaire où l’objet est rejeté en-dehors du champ de l’objet ; c'est-à-dire que l’étreinte des corps, des choses de chair, n’a pas d’autre but que de trouver la voie par laquelle on traversera la mince paroi qui contient l’être - l’âme, ce souffle que la poitrine contient dans le coït, et dilapide dans l’orgasme ; le corps d’une jeune prostituée est mis à nu comme pour dénoncer la mort du visage humain, ce visage fardé de blanc, inanimé à force d’expressions faciales, qui transforment paradoxalement le visage effrayé et souffrant en une marionnette stéréotypée ; cette face, séparée du corps par la ligne de démarcation du maquillage et de la peau, se détache d’un torse, d’un ventre, d’un sexe, de bras et de jambes, une créature impersonnelle mais vivante, qui se débat pour échapper aux poignes des femmes qui veulent dépuceler la jeune fille, avec un godemiché en forme d’oiseau ; un objet que la manipulation ne douera que de fonction, et non de vie ; une fonction perforatrice, une fonction de viol, et non de vie, ni de pensée, ni de sens ; cette effigie d’oiseau finit par désigner le corps de la jeune fille comme l’objet nu, l’objet qui échappe à la détermination de l’objet, la chose qui s’abolit dans ses ébats, comme une onde lumineuse dans ses vibrations, l’objet qui se transforme en énergie, défaisant la dualité que l’objet implique en appelant la présence d’un sujet pour le considérer, le tenir sous les yeux ou le prendre en main ; c’est peut-être cette tentation de la fusion des âmes au-delà des corps que raconte le film ; car l’accouplement est insuffisant pour ces êtres que le désir pousse hors d’eux-mêmes, hors du monde social, hors du monde, les transformant en un spectacle rampant sous l’œil de la caméra, un show sans spectateur, qui fuit et se cache derrière des membranes de papier ; une performance d’épuisement des possibilités de demeurer soi-même contre la peau de l’autre, qui se polie contre la sienne, et s’use au point de rendre nécessaire la libération du sang, non pas au niveau de l’abdomen - comme d’un coup de lame latérale on rend au monde l’énergie que le corps de l’individu monopolise - mais par le pénis de l’homme - l’endroit de la jonction avec la vulve - décollant la verge du pubis afin de l’emmener comme le fragment d’un symbole ; et il y a encore en nous ces clichés imprécis du Japon où les hommes remplacent l’amour des femmes par celui de jouets sexuels à l’image de l’être humain ; l’affection pour les animaux ou pour les enfants, remplacée par l'affection des robots ; le Japon comme ce monde où les adolescents se suicident en groupe, ayant fait connaissance virtuellement, et prétendant qu’il est moins triste de ne pas partir seuls ; où une jeune fille aime s’occuper des morts ; où les amants s’attachent par des séries de noeuds complexes et parfois dangereux ; où l’industrie des voitures et la technologie électronique dépassent leurs concurrents américains ; bref, car il va être temps de faire bref, il y a ce Japon où l’objet trouve droit de cité dans le champ du vivant, ou plutôt, du pensant, que nous aimerions traverser / L’aiguille pend au bout du fil / l’être, en balance
09:05 Publié dans Japon, Marionnettes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
24/04/2005
L'Europe du Papier
Poursuivons nos carnets du militantisme virtuel, ou comment se monter la tête face à l'écran - l'info, entre hystérie du tam-tam et glaciation alphabétique des significations... Rappelons-nous Mac Luhan : Ce n'est pas ce qu'on dit qui importe, amis l'ensemble de messages que comportent le medium même par lequel on véhicule le message. Ce à quoi rajoutent les sémiologues : le langage par lequel on s'exprime informe autant sinon plus que ce que l'on signifie. Alors : qu'est-ce qu'on raconte, là, dites, hein ?
Mais passons au messsage...
Autre chose circule... Toutes les préoccupations viennent se situer sur la même ligne de flottaison, et toutes les catastrophes se mettent en perspective. Chacun d'entre nous est coupable, non seulment de quelque chose, mais encore de TOUT. Question de résille et de tricotage... Bon.
L'Europe du Papier, Kafka à l'heure où la bureaucratie déboise :
43 millions de constitution européenne (283 g de papier) vont être distribuées
en France... L´écologie n´est VRAIMENT pas une préoccupation pour notre
gouvernement. Alors qu´il aurait suffit d´un mail ou, si on a peur des
plaisantins, de faire remplir un formulaire signé à la mairie pour rayer des
listes ceux qui l´avaient déjà (et on est nombreux) ; ils l´envoient à tout le
monde !
Bon départ pour une Europe écolo... J´espère que c´est en papier recyclé et
recto-verso au moins...
Moi je vous propose de la renvoyer d´où elle vient : Ministère de l'Intérieur
Place Beauvau - 75008 Paris
ou de la déposer dans la boite au lettre de votre mairie en inscrivant en ROUGE
: Marre du gaspillage, je l´ai déjà ! La prochaine fois laissez moi la refuser !
Réfléchir au système qui véhicule le message empêche-t-il de réagir à ce qu'invite l'information ?
De l'impuissance de la compréhension. Les simulacres agissent. Ce serait une erreur de croire qu'ils sont rendus inoffensifs par le simple fait qu'on les a compris... Si le simulacre t'attaque, butte-le, avant de butter celui qui l'a construit.
10:50 Publié dans E-RopA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21/04/2005
Mélancholie constitutionnelle
Voici les notes de synthèses qui circulent, concernant les penseurs de la bonne conscience. Le mot du Spoutnik Dog est dur, d'autant que nous n'avons pas lu ici ces études, dont nous ne mettrons pas en cause le sérieux ni peut-être le bien fondé. Ce qui nous semble insuffisant, c'est de prétendre qu'un constat vaux pour un avertissement. Autrement dit que cette descrption de la situation, en plus d'être lucide, permettra de réorienter le tir. C'est l'illusion de la révolution qui persiste... Surtout cette foi dans le vote démocratique pour combattre un mouvement de fond dont nous sommes loin de soupçonner le plus misérable déterminant. Et si c'étaient les Etats-Unis qui manigançaient l'expansion de ce phénomène à eux tout seul, comment expliquent-ils, ces penseurs, le fait que la lutte des gouvernements va se mener sur ce territoire là, dès à présent ? Je veux parler des stratégies chinoises et japonaises qui nous feront bientôt regretter celles de nos voisins américains... Si ces études nous semblent nécessaires, la façon dont nous les lisons, avec notre sur-moi révolutionnaire, filtré par les mythes soixante-huitard, nous paraissent en revanche des lunettes tout à fait inadaptées. Et pour les engins sociaux que nous pilotons aujourd'hui, il faut avoir de bons yeux...
Bon, voici les synthèses de ces ouvrages. Le Spoutnaik Dog est preneur de toute autre note de lecture sur ces études rédigées par une personne dont nous n'avons pas le nom...
Le petit marché de jadis
"Mais revenons à l¹innovation moderne telle que Polanyi la décrit [en 1944]. Elle se voit à plein à propos de l¹institution que Polanyi met au centre de l¹affaire : le marché. On voit la nature sociologique du marché changer du tout au tout par une triple transformation : unification, extension, émancipation. La société moderne n¹a pas créé de toutes pièces le marché : sinon toujours, du moins souvent il y avait des marchés dans d¹autres sociétés, toutes sortes de marchés : des marchés locaux et des marchés extérieurs, sans relation les uns avec les autres, et avec des développements très différents ici et là. Or voilà que tout cela fusionne et qu¹il n¹y a plus qu¹un seul marché, un grand marché abstrait dont les divers marchés concrets sont des manifestations particulières, un marché unifié, national d¹abord, mondial ensuite : le marché unifié s¹est étendu aux dimensions du monde. À ce marché vorace il faut des marchandises, il faut que tout devienne marchandise, même ce qui ne l¹était pas : le travail, la terre, la monnaie. Enfin, ce marché rejette tout contrôle et prétend à une sorte d¹autorité suprême : les États souverains eux-mêmes s¹inclinent devant sa loi."
(La « Grande transformation » , c'est ce qui est arrivé au monde à travers la grande crise économique et politique des années 1930-1945 : c'est-à-dire, Polanyi s'emploie à le montrer, la mort du libéralisme économique.
Or ce libéralisme, apparu un siècle plus tôt avec la révolution industrielle, était une puissante innovation, un cas unique dont l'explication, contrairement à ce que soutiennent les marxistes, ne vaut que pour cette société même : une société où le marché autorégulateur, jusque-là élément secondaire de la vie économique, s'est rendu indépendant des autres fonctions.
L'innovation consistait essentiellement dans un mode de pensée. Pour la première fois, on se représentait une sorte particulière de phénomènes sociaux, les phénomènes économiques, comme séparés et constituant à eux seuls un système distinct auquel tout le reste du social devait être soumis. On avait désocialisé l'économie, et ce que la grande crise des années trente imposa au monde, c'est une re-socialisation de l'économie.)
Préface, de Louis Dumont, in Karl Polanyi, "La grande Transformation", NRF, Gallimard, 1983.
Le grand marché de nos jours
"Aujourd'hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l'environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l'économie mondiale". L'auteur de ces lignes? Le professeur Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, ancien conseiller de Bill Clinton, qui en novembre 1999 a démissionné de son poste d'économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale: « Plutôt que d'être muselé, j'ai préféré partir », expliquera-t-il. Son livre est un constat qui vaut réquisitoire: preuves à l'appui, il démontre que les règles du jeu économique mondial ne sont souvent fixées qu'en fonction des intérêts des pays industrialisés avancés - et de certains intérêts privés en leur sein -, et non de ceux du monde en développement. Car, en effet, la mondialisation n'a pas seulement mis l'économie au-dessus de tout, mais aussi une vision particulière de l'économie, le fanatisme du marché. Politique d'austérité, libéralisation des marchés des capitaux et privatisations sont appliquées aveuglément, en dépit de leur échec avéré, à tous les pays, en particulier aux pays en transition et du Sud. À lire Joseph Stiglitz, on a le sentiment de comprendre les vrais enjeux du monde d'aujourd'hui, de saisir toute l'urgence d'une réforme en profondeur du statut et des politiques préconisées par les institutions financières internationales."
"La grande désillusion", Joseph E. Stiglitz et Paul Chembla
Le supermarché constitutionnel
³Depuis l'effondrement des régimes communistes, le dogme néo-libéral est le pavillon sous lequel les Etats-Unis, imités par la majorité des pays occidentaux, ont décidé de défendre leurs intérêts stratégiques. Non qu'ils aient abandonné l'emploi de la force - les dépenses militaires américaines n'ont jamais été aussi élevées qu'aujourd'hui -, mais les deux grands mots d'ordre de ce que l'on appelle la "mondialisation" - "moins d'Etat" et "liberté des marchés" - sont désormais leurs armes privilégiées pour assurer leur domination sur le reste du monde. Pourtant, Noam Chomsky souligne à quel point la réalité du néo-libéralisme actuel tourne le dos aux principes du libéralisme "classique". En effet, la compétition est truquée et les pays riches, en position de force, recourent à toutes sortes de mesures qui sont autant de violations déguisées de la liberté des marchés qu'ils prétendent défendre. L'auteur illustre ce double langage de façon saisissante, en rappelant le rôle décisif qu'a joué l'Etat dans le processus de développement des pays industrialisés, mais aussi en citant des documents secrets américains ahurissants, qui ne laissent aucun doute sur les visées ultimes des promoteurs de la mondialisation.Chomsky montre surtout que ces politiques économiques sont profondément antidémocratiques : elles ont été imposées "d'en haut", parfois dans le plus grand secret, en l'absence de toute consultation, et même information, populaire. Pour autant, précise-t-il, la lutte contre la dictature néo-libérale n'est pas désespérée : le recours à l'"arme absolue" - la voix de la majorité - permettra seul de l'emporter.²
³Le Profit avant l'homme², Noam Chomsky
17:25 Publié dans E-RopA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19/04/2005
Mélancholie Constitutionnelle
Yeaps... Salut. Voici les méditations du jour d'un des Observateurs Partiels du Spoutnik DoGGG...
A la cantonade... On ne fait pas de politoque avec de la mélanchiolie !
Encore dans l'euphorie du show gouvernemental qui illumine ces jours SANS SOLEIL, quelques méditations...
La seule chose que je me dis avec cette constitution, c'est qu'il n'y a personne pour récupérer l'énergie du NON, pas même les Inrock, c'est dire... Alors, de l'énergie sans support c'est au mieux inutile, au pire dangereux... Ils nous épouvantent avec leurs figures de fêtes foraines : stagnation à la situation actuelle, traité de Nice et ballet irrégulé des grands groupes, et ils ont sûrement raison, perte de puissance de la France et de l'Europe face aux prédateurs alentours, internes et externes à l'Europe, et il sont sûrement raisons, bon, il s'agirait de voter NON pour donner l'occasion d'une refonte du politique dans notre Etat Nation, en espérant que les autres pays attendent que nous ayons fait le ménage...
Qui y croit ?
Je nous soupçonne parfois de désirer le chaos que nous n'avons pas eu le lendemain du 21 avril... Je ne sais pas si nous imaginons ce que ce pourra être. Avec les divisions communautaires et idéologiques sur quoi se rabattent less exclusions sociales et la précarité.
Mais, ne vous rassurez pas, je vois aussi l'autre chaos que traîne derrière elle cette constitution... Un chaos plus transfrontalier, celui-là, avec un problème de communication pour ceux qui voudront communiquer...
Comme si nous n'avions le choix qu'entre une guerre civile à la Yougoslave à l'intérieur des frontières ou bien une autre à l'échelle européenne (car si l'Europe peut se targuer d'avoir maintenu un équilibre pacifique pendant une soixantaine d'années - et au prix de quelle délocalisation des conflits? - l'histoire américaine montre que les fédérations n'empêchent pas les guerres)...
Je délire, oui, autant que les arguments qui nous incitent au OUI pour faire face aux offensives sion-hindo-US, voire à la menace des barbares du nord polono-atlantistes ou encore islamo-nihilistes.
Ce n'est par parce qu'il fait mauvais temps que mes idées sont grises, ni parce qu'ils nous ressortent les vieux films policiers paranoïaques avec Delon... Mort d'un pourri, On avait déjà "peur" comme dans X-Files, dans le "Paris est à nous" de Rivette... Bref, suffit-il de ne plus regarder la télé ni le sale temps pour des non-flics, pour ne pas penser à ça ? Allons nous promener dans la rue, ça nous rassurera.
Alors, qui peut faire quelque chose de la barre d'uranium du NON ? Et ne me répondez pas qu'il s'agit que chacun remonte ses manches, autant le dire aux spectateurs d'un tsunami qui ne voudraient pas lâcher leurs caméras. Moi, je préfère avoir quelques images pour mourir utile... Puisque consommer, c'est mourir...
Je sais, on peut se réchauffer un peu de l'absence de soleil avec le film de Chris Marker, CHAT PERCHE, qui a suivi les manifestations des dernières années - en gros, de la campagne présidentielle aux manifs contre le voile, en passant par les intermittents. Oui, la jeunesse montre un visage plein de bonne volonté. Oui... Ce qui se passe dans la rue... Se passe... Mais le regard de Marker, qui semble toujours nous lorgner depuis le monde d'après la bombe, est un baume sur le coeur.
Paranoïaquement bien vôtre
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17/04/2005
Théâtre et marionnettes
TOUTES CHOSES VUES
Compte-rendu de Ulysse et Moi,
spectacle d’étude
mis en scène par Christian Carignon,
avec les élèves de l’ENSAM .
Cet article est un travail de lecture d’un spectacle - au jour du texte qui l’a inspiré : L’Odyssée, d’Homère…
Dans la main - de la main
Toute chose « au bout d’un bâton », devient une créature douée de vie, même la main artificielle d’un mannequin devient aussi frémissante qu’un serpent dans la caresse du visage de la jeune fille – c’est à dire qu’il y a dans le théâtre d’objets un des secrets que Baudelaire révélait par sa théorie des correspondances, et que cette sorcellerie tient toujours à une proximité de la main, même prolongée par une baguette… La manipulation est bien une magie au mystère affiché…
Lorsque les marionnettistes-comédiens brandissent des briquets qui s’enflamment un à un, comme dans un concert pop, c’est une constellation d’étoiles qui se fait sur la scène, le paysage céleste qui permet au marin d’orienter sa dérive, et de rectifier sa route aux mille tours… Le « truc » est dévoilé sans honte, en plein visage du spectateur, et c’est en cela que ce dernier concède sa crédulité aux hypocrites acteurs qui machinent toutes choses à vue. Le dévoilement de la mécanique de l’illusion est donc la condition du « crédit » qu’on fait de sa crédulité à la fiction.
« Tu ne me trompes pas sur la sournoiserie de tes manigances, je croirai à la réalité que tes inventions me désignent… » Tel est peut-être le contrat de distanciation brechtienne que noue Ulysse avec la magicienne, et cela même qui lui évite d’être transformé en cochon.
D’un souffle, tous les briquets s’éteignent et la fragilité de la vie entre les doigts des Parques est convoquée dans l’âme du public, ce petit théâtre d’ombres qui devient alors la réduction du monde entier, depuis les débuts de l’humanité jusqu’à ses possibles recommencements…
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14/04/2005
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In media res – La chose humaine
La marionnette nous rappelle qu’il n’y a plus de zone morte dans la sphère de la réalité, dès lors qu’une main humaine s’y pose. Et la stupéfaction vient de la certitude qu’il n’y a aucune illusion dans l’animation de la chose ; la vie d’un objet n’est pas une impression mais un état de fait. A chaque fois qu’un petit pain se dresse dans un film de Charlot ou qu’un guignol prend la parole dans le cadre du castelet, ou encore qu’une jambe de mannequin en résine semble se plier dans la nuit de la scène, à la hanche d’une jeune fille, c’est cette intolérable interrogation sur la nature du vivant qui pointe, comme une aiguille qui a raté son point, et s’est piquée dans le doigt.
Spinoza emploie le même mot pour parler des êtres vivants et des objets inanimés. Parce que tout ce qui est matériel appartient au plan de l’étendue, et partage cette dimension sans exception, répondant aux mêmes règles et aux mêmes contraintes. La particularité de l’homme, c’est qu’il se trouve au croisement du plan de la pensée, qu’il est recoupé par la pensée. On peut donc en tirer cette conclusion par rapport à la marionnette : ce qui confère la vie à l’objet, c’est lorsque l’objet est brutalement convoqué dans le champs de la pensée. Cette irruption ne peut se faire que soudainement, et accompagnée d’un certain choc, qui chez les enfants provoque le sourire ou la frayeur, même si le pantin est paré de douceur et de fragilité.
Il y a de la chair dans la poupée, et cette chair s’apparente à la pensée. La goutte de sang qui paraît à la pointe de l’aiguille…
Le point de jonction qu’on peut voir entre la marionnette et L’Odyssée, se situe pour ma part dans la question de l’homme objet et sujet du vivant, déterminé par un plan de pensée qui lui échappe mais prolongeant le mouvement par lequel il est venu au monde, le mouvement du pensant, qui l’a doué de la conscience de sa vie, et que l’homme prétend communiquer à toutes les choses qu’il rencontre : hommes et femmes, éléments, lieux, monstres, dieux mêmes…
L’homme est certes un jouet entre les mains des dieux, mais il a tendance lui-même à se jouer de tout. Ulysse tente de tromper la déesse Athéna lorsqu’il la rencontre dans les collines d’Ithaque. On dit de lui qu’il est « l’homme aux mille tours », comme on dit d’un illusionniste qu’il a plus d’un tour dans son sac, et ces tours sont tout autant des machines (comme le cheval de Troie ou le pieu par lequel crever l’œil du cyclope) que des tours de langues par lesquels séduire les femmes, commander les hommes et étrangler ses ennemis dans les rets de la rhétorique. Ulysse marionnettiste de ses interlocuteur, sa parole tissant les fils par quoi se jouer d’autrui, comme Pénélope manipule les pantins qui veulent la séduire… Autrement dit, jamais couple ne fut mieux assorti, par ce tissage qu’on appelle, étymologiquement, le texte…
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13/04/2005
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L’Odyssée - La chose géographique
Dans le spectacle, c’est ce travail, sur le « tissu » à proprement parler, qu’il m’a semblé manquer. Les magnifiques solutions de figuration découvertes pour résoudre les questions de représentation pure des moments forts de chaque épisode, de chaque figure du texte, ne me semblent pas suffisantes appliquées à une œuvre de la dimension de L’Odyssée, qui constitue la trame d’une civilisation, la nôtre, d’une certaine conception de l’humanité, mise en péril aujourd’hui, par la nature même de ce qui fonde notre culture : la question de la figuration...
Ce que m’enseigne ce spectacle, c’est que le texte ne parle jamais tout seul. Il doit se déplier, comme une fleur en papier s’explique. Le lecteur doit se décrypter lui-même dans le miroir du texte, comme si notre empreinte sympathique nous attendait dans la trame du suaire qui nous est destiné. Oui, nous serons tous enterrés dans les replis de L’Odyssée et de deux ou trois autres livres.
Autrement dit, il est de la responsabilité de ceux qui les abordent d’en démêler ce qu’Henry James eût appelé les « motifs dans le tapis »…
Magnifique image que cet Ulysse véhiculé par ses basketts qui finissent par marcher seules, sans plus avoir besoin de la figure de l’acteur pour « transporter le sens » - au sens propre de la métaphore - du voyageur héroïque. Comment ne pas penser à Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent », entre les mains d’étudiants de Charleville Mézières ? Ulysse est l’homme « marché » par son propre voyage, ou par le poème d’Homère, comme le lecteur embarqué dans le bateau ivre de la fiction.
Il paraît que sur la tombe du poète, il est inscrit : « Géographe », et justement, avec ce poème qui n’est que cartographie, et écriture des frontières et des limites, les marionnettistes se sont malheureusement montré bien peu « géographes » ; en ce sens qu’il y avait une géographie des significations à dresser sur le territoire de la scène - qui n’a pas été entreprise.
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10/04/2005
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La Chose verbale
Il faut dire aussi que souvent la magie de la marionnette peut suffire, comme l’émotion archaïque d’un face à face avec l’esprit s’éveillant dans le bois ou le plastique. L’œuvre de la pensée brute réside en effet dans la simple, dans la pure manipulation : l’objet devient autre, et vivant, le couteau rejoint la vague en vertu du mot « lame » - et effectivement, le spectacle élabore par lui-même des discours implicites par le seul jeu des actes et des gestes, la convocation des choses et des corps, avec leurs aréopages silencieux de mots et de connotations.
Il y a d’ailleurs une véritable réflexion qui se développe sur le déséquilibre, la résistance des matériaux, la tension des tissus, la dispersion d’un liquide de couleur dans l’eau, une pensée du comportement de la lumière dans l’obscurité, ou sur certains matériaux, et c’est magnifique de voir tout cela prendre vue, comme on prend vie, et dérouler la possibilité d’un véritable discours autonome : « Je suis la matière et je chante la rencontre avec le vivant et l’intelligence me traverse... »
Néanmoins, le texte humain qui nous mène à produire ces visions, plus que ces images, L’Odyssée, comporte son propre agencement de sensations et de visions, qui développent eux-mêmes leurs propres discours, dont notre culture est façonnée. Et c’est elle qui devrait être l’objet véritable de la manipulation qui métamorphose, donne vie et surtout, renouvelle.
On attend donc plus de résonances entre l’opéra marionnettique et l’œuvre du poème. Où sont les nœuds entre le spectacle et le texte - comme dans le tissage d’un filet - où sont les points entre les lignes de la matière présente et du verbe de jadis - comme dans le tricot des Parques ?
C’est en effet le spectacle qu’aurait pu constituer la textualité elle-même qui passe à la trappe, en tant qu’écriture, c’est à dire élaboration du langage dans une forme esthétique visant d’abord, à la représentation d’un monde, et ensuite, à la convocation d’une allusion au vivant.
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09/04/2005
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Métier à tisser
Ecrite en grec ancien, traduite en français, de la prose de Victor Bérard aux vers libres de Jaccottet, le poème se présente dans des réalités de langage multiples, qui appelaient de véritables résolutions spectaculaires. Et sans parler des extra-textualités, de Du Bellay à Joyce, qui se superposent sur le texte dans nos imaginaires… Par exemple, l’évacuation des épithètes homériques, dans le texte du spectacle comme dans son écriture scénique, font perdre une des trames du chant, la redondance propre à cette littérature née de l’oralité, que nous n’avons pas fini d’interroger, lorsque nous nous appliquons au spectacle vivant, à l’ère de la médiatisation globale du village humain. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les chants ont été remplacé par des « chapitres » - si je me souviens bien, mais ma mémoire peut aussi me jouer des tours – il me semble que la dimension épique du poème a été tirée du côté de l’écriture morte, ou endormie, du roman. Les épithètes qui caractérisent Aurore, « aux doigts de rose » ou Zéphir, « aux mille doigts » fonctionnent selon la logique du blason verbal, ou bien, pour emprunter à l’héraldique informatique, selon le langage des icônes sur le programme d’attente : et il aurait été riche de s’attaquer à cette dimension du texte…
La longueur du poème et ses origines orales l’ont largement constitué de répétitions, qui rythment le texte à la manière de refrains, pour que l’auditeur se repère dans le chaos d’une narration interminable - et surtout infinie, car à la fin Ulysse repart, une rame sur l’épaule. En même temps, ce phénomène de répétition concourre à inventer une certaine temporalité du mythe qui attend lui-aussi de trouver son équivalent sur scène. Surtout quand une des conséquences, inattendue mais effective des tours et détours narratifs, consiste à créer de «véritables « trouées » dans le récit, enchâssant les contes au milieu de l’action, déplaçant l’avatar du lecteur injecté dans la fiction, et le baladant de lieux et d’époques, dans le passé et l’ailleurs… Auerbach cite par exemple, dans Mimésis, ce passage où Euryclée, la vieille servante, lave les pieds d’Ulysse déguisé en mendiant. Elle le reconnaît par une cicatrice qu’un sanglier lui avait faite lorsqu’il était enfant. Le récit alors, fait un détour incroyablement long, par cet épisode sans rapport avec la situation, suspendant l’action en déplaçant l’attention du lecteur sur une toute autre histoire, mise soudain sur le même plan que l’action présente. Ce n’est pas seulement un flash-back, comme au cinéma, c’est une autre conception du monde qui se met en œuvre - et qui met toutes les époques d’une vie sur un même plan horizontal.
En terme de représentation spectaculaire, il y aurait des modalités de figuration du temps et de l’espace à inventer. Si je cite Mimésis, c’est parce que le phénomène mimétique constitue un des points cruciaux du travail de marionnettiste… Et c’est avant tout une question, non seulement de pensée, mais de penser. L’Odyssée offre des difficultés dont la prise en compte aurait pu constituer, plus que des arguments de représentation, de véritables révélateurs « civilisationnels ».
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07/04/2005
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L’Olympe et le bas-monde
Si l’épisode du sanglier est assez marginal pour ne pas requérir de traitement particulier dans un spectacle court, présenté dans le cadre de travaux d’élèves ; si on peut accepter l’idée qu’il ne soit pas assez « spectaculaire » pour mériter d’être traité (ce qui nous inquiète quand même sur cette notion de « spectacle » vivant qu’une école doit interroger et défendre) ; si donc, on cherche un aspect du texte plus largement intéressant, il faut se pencher sur la question de la coexistence entre le monde du divin et le monde des êtres humains. Et particulièrement concernant ces créatures mi-dieux, mi-humains, que sont les monstres, les magiciens et les héros…
Ce qui se passe sur l’Olympe et ce qui se passe sur terre, avec les circulations de dieux entre les deux mondes, aurait dû appeler un travail sur le temps et l’espace de la représentation. Athéna notamment, pose la question de la nature de la chose divine par rapport à la chose humaine : a-t-elle pris la forme du pâtre ou bien est-ce le rôle du pâtre dans la trajectoire d’Ulysse qui lui fait incarner la figure d’Athéna ?
Tant que nous, modernes, ou post-modernes, ou nouveaux primitifs, comme on voudra, nous n’aurons pas de point de vue sur cette question du divin dans les textes qui nous tissent, nous serons destiné à errer de Charybde en Scylla, entre la Lettre Morte et l’Ignorance Braillarde, menacés de nous retrouver un beau matin de l’autre côté de la frontière qui nous séparait de la barbarie. Même si l’on prétend à une lecture naïve, dans le sens le plus noble du terme - une vision poétique et rieuse de L’Odyssée - on ne peut refuser de prendre un parti de lecture sur les questions de vie et de mort que soulève le texte.
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