28/05/2005

Les bobos brésiliens


Et le Spountik Dog est heureux de mettre en ligne cet article sur un film au titre oublié, de notre Observateur Partiel à Rio, Pedro Ramonet, le fils caché d'Ignacio...

"Je viens de voir un très beau moyen métrage, d'une réalisatrice brésilienne Naruna Kaplan de Moreira, beau scénario sur les gestes acculturés de la bourgeoisie occidentale, et les rapports de pouvoir via les rapports ancillaires.

Un couple de jeunes bobos brésiliens qui vit à Paris depuis dix ans part à Rio enterrer la grand-mère
dont la famille ne s'occupait plus depuis longtemps. Arrivée à Rio grisante, sur fond de Samba, images de la plage.

Pendant que les parents font les formalités pour l'enterrement et en attendant l'ouverture du testament, les 2 jeunes sont chargés d'aller vider la maison de la "Vôvô" qui vivait à la campagne. Dans une villa de rêve, ils sont accueillis par Marcio, le gardien, un très beau mulâtre mélancolique, dont on comprend au fur et à mesure qu'il était la seule personne à s'occuper de la grand-mère fâchée avec ses enfants : euphorie. La jeune fille tombe sous son charme, son copain Pedro est jaloux. Suit un huis clos de moyen métrage, entre bons sentiments progressistes où on le fait manger à la même table que les Maîtres, amusement méprisant pour la servilité du domestique, et attraction charnelle entre Marcio et la JF un soir dans un bar, sous les yeux de Pedro.

Puis on passe à la vitesse supérieure : ça devient Théorème; il suffit qu'un instant où ils sont tous les deux, Marcio se rapproche et frôle un peu trop Pedro pour qu'à son tour il soit séduit, et retrouve le sourire qui l'avait quitté depuis le manège entre elle et Marcio. Maintenant tout le monde sourit à Marcio. Un soir que le couple déconne, le téléphone sonne; c'est le père, Marcio répond qu'ils ne sont pas là comme elle lui a demandé, le père continue de parler, on entend Marcio répondre que ce n'est pas sa faute. La fête continue, tout le monde a bu, mange le repas préparé par Marcio, puis Pedro va se coucher. La JF provoque Marcio dans la cuisine, elle le méprise en français - jeu malsain. Ils s'emballent. Pedro écoeuré est sorti dans le jardin. Il suit Marcio chez lui, et arrive ce qu'il désirait : tremblant, il tombe dans les bras de Marcio qui l'apaise en lui disant doucement "tu as honte d'être pédé ? pourtant c'est pas grave, y a pire, tu pourrais être noir. et pauvre." Ils se font.

Bref, le lendemain matin au petit déj c'est pas la super ambiance, chacun est en train de digérer ses frasques de la veille et sa gueule de bois. Re-téléphone, encore papa, et là les tourtereaux apprennent la terrible nouvelle. Tête d'enterrement. Fusillé du regard, Marcio essaie de se défendre : "Avouez quand même que je la méritais plus que vous, cette maison, non ?". Dans la matinée les cartons sont pliés, la voiture chargée, plus un mot à Marcio, traité comme un chien, sauf pour lui donner des ordres que, maintenant qu'il est le maître il hésite encore à refuser.

Retour à Rio sans musique, Copacabana sous le soleil est étouffante, vivement le retour.

Ce qui m'a touché, c'est de voir un film qui parle de ces curieux rapports avec ces gens étranges, qui sont toujours là pour t'ouvrir la porte, te faire à manger, te proposer un café (car le personnel de maison ne coûte rien). Assorti à l'absence de tact de ce couple de jeunes progressistes forts de 10 années passées à Paris, envers un garçon du même âge qu'eux, mais qui leur est inférieur. Le pouvoir comme forteresse du désir, la différence extrême qui rend possible/désiré dans un contexte exotique ce qui ne serait pas autrement, l'indifférence que l'on peut voir comme de la servilité... Et que finalement ces serviteurs ne sont que ce que l'on projette en eux, le reste on ne s'en pose même pas la question. Ils sont peut-être d'abord payés pour ça, pour faire un "support de projection". Ainsi il ne reste plus rien lorsque il n'y a plus le pouvoir . ou pire, quand le rapport de pouvoir est inversé. de l'aigreur et de la rancoeur chez ceux qui ont tout eu et qui se croyaient dû ce qui n'était pas encore leur bien, voilà l'objet de leur reproche... finalement chacun continue de se comporter normalement après, les 2 jeunes bobos continuent de mépriser Marcio, et Marcio continue de les observer, et de les servir : il les a baisés en connaissance de cause puisqu'il a appris la nouvelle la veille, sans la transmettre. Il était déjà Maître, et les autres ne le savaient pas. Il y a du Marivaux dans ce scénario.

Dans la maison où j'étais à Rio, il y avait 3 domestiques à temps plein. Betti, Nelma (qui m'a amené à l'école de Samba) et Pedro, tous trois noirs comme du charbon, plus une le lundi pour le repassage. Un côté Faulknérien ; gentils, toujours souriants, on les surprenait rarement en train de faire quelque chose, plus souvent au téléphone ou assis en train de discuter. Quand on ne les voyait pas, elles faisaient le ménage, le jardin, la cuisine, le petit déj, lui les réparations; Pedro était le plus étonnant , une espèce de masse très grand et très très musclé, très gentil mais extrêmement timide avec les 'blancs', toujours souriant.

Quand la proprio faisait des barbecues, ils terminaient à 23h00 pour faire la cuisine, assurer l'approvisionnement des buffets etc... J'ai même vu Pedro dormir sur le canapé pourri dans l'atelier à côté pour pas rentrer la nuit. Dans mon appartement juste en dessous il y avait une chambre inutilisée.

Nelma s'est fait renvoyer en décembre, elle était la plus compétente, la plus zen, mais une amie de la proprio qui a fait un séjour de quelques semaines (d'origine très modeste mais mariée à un français) entre deux déménagements a perdu une bague. Elle a accusé Nelma sans preuves (revanche sociale). Nelma a nié mais n'a pas été écoutée, il fallait surtout rassurer la bonne copine par un geste fort. Virée, sans indemnités. Vu le peu que je connais d'elle, c'est le genre de fille trop intelligente pour voler, en plus elle était appelée à devenir gouvernante de la maison, elle gérait le planning, les mails, etc... La dernière fois que je l'ai vue elle allait porter plainte aux prud'hommes. Mais sa protectrice, une avocate qui la mettait en contact avec les employeurs, ne lui avait pas encore trouvé d'autre plan.

Voilà comment ça se passe.

Autre exemple :

Mazé, la femme de ménage de Daniele à Sao Paulo. Analphabète, souriante, accent super populaire, quadrille S P tous les jours de 7 h à 22h pour gagner 700 reais (= 2 smic de là bas, soit en équivalent-Paris moins de 600 euros). Elle peut même pas me montrer sur la carte où elle travaille, elle sait pas lire. Un jour, un avocat l'apelle. Elle vient de Alagoas, une ville du Nord. Elle y a travaillé dans les hopitaux, où elle était payée moins que le salaire minimum, 200 reais par mois. L'avocat : "Je me suis occupé de cette affaire avec tous vos anciens collègues (env 50), le procès est dans trois jours, si vous voulez percevoir vos indemnités vous devez être là. Vous n'aurez pas de frais d'avocat, tout sera pour vous." Prix d'un Aller-Retour S P - Alagoas : 700 reais pour 3 jours de bus. Daniele lui prête la somme, qu'elle remboursera en heures de ménage, nous allons à la gare des bus avec elle, elle a la larme à l'oeil dans le métro "- ce que tu as fait aucun patron ne le ferait - mais je suis pas ta patronne", Daniele est une belle personne.

Résultat : elle a gagné au procès environ 5000 reais, une somme énorme, surtout pour elle. un salaire confortable c'est 2000 reais. (600 euros). L'avocat a finalement pris une commission, elle lui a donné 2000 reais (on peut multiplier par le nombre de plaignants...). Elle a vu sa famille, les uns, les autres, tous dans la misère : "- pourquoi tu reviens pas vivre ici ? ça fait des années qu'on t'avais pas vue ? - parce que là-bas je gagne ma vie, si je reviens je gagnerai plus rien." et que je donne à Pierre et que je donne à Paul. 300 par-ci, 500 par-là. Au retour, une ou deux dettes à éponger... Un mois plus tard elle n'avait plus rien.

Daniele s'est déjà fait voler des affaires par une fille de ménage, mais c'est une autre histoire..."

Pedro Ramonet

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