30/03/2008
Taïwan
Séjour enFOR M OZ
République de ChineTO
pendant les élections présidentielles de 2008TAI WAN
Du 2/2/8 au 3/2/8 2008
par XLO
The Sputnik Dog
Sur la page Wikipédia consacrée à Taïwan, des encarts avertissent les lecteurs et les contributeurs éventuels, sur la délicatesse de la terminologie à employer.
L’encyclopédie libre sur internet est un bon exemple de la situation de mondialisation que nous connaissons, et de la direction que vont prendre les rapports interpersonnels dans ce monde où les rencontres sont facilitées et accélérées, autant que le danger inhérent aux malentendus dont les rencontres peuvent être l’occasion, si on ne prend pas garde au langage qu’on emploie, si l’on manque de tact et de délicatesse, si l’on est trop ignorant des questions qui se posent à ceux qu’on rencontre - à toute vitesse.
Notre voyage, du 27 février au 28 mars 2008, en pleine période d’élections présidentielles, consistera en un voyage vers le réel de l’île - vers Taïwan...
*
PARTIE I
AVANT L’ELECTION
SUD
Kaohsiung
28 février 2008-03-09
L’odeur suave, sûre, dans le fond de l’air, m’accueille à la sortie de l’aéroport. L’imagination commence déjà à travailler, pour installer des enseignes lumineuses sur les perceptions inconnues... Est-ce une odeur de thé qui fait le fond de l’air ?
Yin Xiang Doll est venue me chercher, en taxi jaune. Nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps, mais c’est comme si nous nous étions quittés la veille. Et ce n’est pas seulement la chirurgie esthétique expérimentale qui conserve à l’artiste cette allure sans âge... Quelque chose en elle était déjà dessiné pour durer, comme une icône, ou un logo.
En ville, le chantier du métro occupe toujours les rues, comme interminablement depuis six ans. Les rues sont encombrées sur la verticale par de grands panneaux d’annonces colorés, comme si la publicité servait à maquiller la cité. La sirène de jouet d’une ambulance ouinouine à travers la ville. Le caramel brulé de l’essence prend à la gorge. Troublante comme une femme voilée, une mystérieuse jeune fille, dont on ne voit que les yeux, entre le casque et le masque, est alanguie sur son scooter, en attendant que le feu passe au vert. Casquée, masquée, une mère et ses deux mioches sont prêts au combat urbain que constitue la circulation. Deux régimes de circulations semblent montés en parallèle : un circuit apparent, rigide, celui des voitures, des camionnettes et des camions : et un circuit invisible, fluent, celui des scooters, qui suit des trajectoires un peu imprévisibles, dépendant du rythme et du débit de la circulation des plus gros véhicules. Un pieds nu et fin dans la sandale argentée est posé sur le sol, et cela suffit à maintenir le scooter en équilibre.
Les femmes en scooter portent un masque de chirurgien décoré de motifs colorés. Yin Xiang Doll a créé une série de motifs pour ces masques, mais personne à Taïwan, n’a osé les commercialiser. Quelques rares exemplaires circulent, sous le manteau... Les femmes semblent ne jamais quitter le leur, ni pour faire pipi, ni pour prendre leur douche, ni pour les autres affaires qui voudraient qu’on se libère le minois.
Les trottoirs des rues sont recouverts par l’avancée de l’étage supérieur des immeubles. Des caméras encroûtées par la pollution patientent dans les angles, entre les tuyaux des canalisations, veillant sur les scooters garés au repos. Il faut s’en méfier. Il m’est arrivé de me griller le mollet en passant contre un pot d’échappement bouillant. Une odeur de patates douce se mêle aux parfums de la rue. Est-ce l’odeur fraîche de la mer qu’on sent passer à travers les rues de Kaohsiung ?
Mon pays est l’endroit pour lequel l’horloge de mon téléphone portable est réglée.
Plus que dans un lieu, le voyage mène dans un état physique,
Pour expliquer l’état dans lequel on se trouve, il ne suffit pas de se dire qu’à notre point de départ, il est telle ou telle heure et qu’il y a tant de temps de décalage entre cette heure et celle de notre point d’arrivée. Nous ne sommes pas comme un téléphone portable, avec une horloge réglée en nous-mêmes, et qui continuerait sa course sans s’adapter aux modifications de son environnement. Fatigue, donc. Si le corps a ses habitudes, ces dernières sont bouleversées par le temps et les conditions du voyage. Aussi les perceptions que le corps a de la lumière du jour ou des variations du climat sont-elles troublées.
Yin Xiang Doll vit avec ses vieux parents dans un Combos. Un ensemble d’immeubles aux appartements sécurisés, gardés, équipés de salles de sport et de salles d’activités diverses, karaoké, massages, jeux. Les jeunes cadres qui y enmènagent emmènent parfois leurs parents, qui passent la journée dans le jardin avec leurs petits enfants. Un ruisseau court entre des massifs de fleurs, les pierres d’un jardin zen, les tables rondes d’un jardin à l’anglais, les pièces d’échec géantes d’un échiquier de marbre de Hualian... Ce journal va être le lieu d’écrire sur ce qu’il m’est donné de voir. Ecrire me permettra de dégager ce que voir me permet de connaître. La vigilance qu’implique l’écriture me permettra aussi de porter mon effort vers ce que je ne connais pas, qui me fascine ou m’effraie.
Au cours de l’après midi, je ne peux m’empêcher de sombrer dans le sommeil. Je me réveille alors que la nuit est déjà tombée. Nous sommes au moment du coucher, mon corps le sent, mais j’ai perdu mon sommeil, dilapidé dans le sommeil, qui est comme une monnaie d’échange entre mon esprit et mon organisme... Ou plutôt est-ce la fatigue nécessaire à l’endormissement que j’ai usée jusqu’à la corde. Dès lors, qu’est-ce qui pourra m’attacher au sommeil ? Pour le dire autrement, et cesser de chercher les mots qui renouvelleront la sensation, dans l’espoir de la cerner, de la saisir, voire d’y pénétrer plus loin, tout bonnement, mon corps est reposé. En outre conserve-t-il un souvenir de ce qu’est l’après, en ce moment, ailleurs...
Mon maniérisme du temps...
A ce moment du temps... Y a-t-il quelque chose qui s’apparente au temps, en dehors de ces perceptions sensorielles ?
J’ai fait un rêve. Mon rêve – l’oeuf de marbre...
Ne m’en rappelle pas... ces voyages à Taïwan me ramènent toujours à mon enfance en Italie, les carrières de marbre de Carrare, écho à Hua Lien, les marbriers asiatiques avaient quelque chose, même physiquement, des tailleurs de pierre de Pietrasanta – couverts de poussière blanche... Le patron de l’atelier de sculpture où mon père travaillait, Cervietti, marié à une asiatique (vietnamienne ?) à qui il offrait un diamant nouveau chaque année... Il y a pierre et pierre...
Nous sortons.
Le soir est frais et calme. Les rues sont un peu vides. Les gens ne sortent pas. C’est un jour férié. A l’angle des rues brillent les trois couleurs de Seven7eleven : jaunes, vertes et blanches. Les enseignes, les vitrines, les feux de signalisation. Comme d’habitude, les rues seront illuminées toute la nuit, comme s’il y avait quelque chose dans la nuit, à ne pas laisser se faire. Un silence lumineux.
Kaohsiung est encombrée depuis une six ans par les travaux du métro. C’est un des scandales de la ville, qui pèse sur le passif du DPP. Des barrières de chantier coupent les rues par le milieu, sur toute la longuer, égrennant des lanternes rouges le long des rues, comme on le voit dans le Taïpei des nineties du film de Tsaï Min Liang, Rebels of the Neon God.
Lorsque le feu est rouge pour les voitures, un petit bonhomme vert se met à marcher dans sa petite boîte. A côté, un écran digital affiche en orange le décompte des secondes qui restent aux piétons pour traverser. Lorsqu’on arrive aux dernières secondes, le petit bonhomme accélère son pas, afin d’inciter le piéton à faire de même, par mimétisme. Il paraît que les Japonais eux-mêmes ont été impressionné par cette figure locale... C’est Yin Xian Doll qui connaît ses histoires, sa vie et sa légende. Le petit bonhomme vert de Taïwan ! Elle les a racontées en animations flash sur internet. Nous pourrons raconter les histoires du petit bonhomme vert un autre jour. Pour l’heure, d’autres histoires requièrent notre attention. C’est Yin Xiang Doll qui nous emmène par la main.
Le parc de Tchang Kaï Chek entoure le bâtiment de la bibliothèque municipale. Les immeubles des alentour sont noyés d’une brume tiède, constituée par la pousisère des tempêtes de sable qui ont récemment touché Pékin. Comme en annonce, ou en rapel, de la proximité du continent, et de son influence sur l’île, non seulement politique, mais aussi climatique... Le climat n’est-il pas lui-aussi politique, quand la poussière est rouge. Poussière tu es, poussière –
Dans le parc, des groupes de femmes en survêtements se sont réunies pour pratiquer les pas de telle ou telle dans de salon. Dans l’obscurité du parc, on entend une musique arabo-andalouse. Des jeunes filles, équipées de toute la panoplie, effectuent à la perfection les figures de la danse du ventre, comme si c’était un sport de compétition.
Le bâtiment de la bibliothèque est une immense pagode de béton de plusieurs étages. Le bâtiment présente un complexe spectaculaire d’esplanades, d’escaliers monumentaux et de galeries. Envahi de nids d’hirondelles, le plafond s’étend à une hauteur vertigineuse. L’espace est peuplé par les mouvements des oiseaux en forme de flèche, et de leur pépiement, que n’occulte pas le rapp taïwanais diffusé par les postes des jeunes qui répéte avec autant de précision et de sens collectif que leurs mères et leurs soeurs, les figures acrobatiques du hip hop. Les sapes et la gestuelle sont les mêmes que chez les rappeurs de chez nous, avec ce petit quelque chose en plus de détendu et de discipliné qui ne vient peut-être pas que de la culture asiatique, mais aussi d’une société moins bousculée par les complexités de l’immigration...
Au centre du bâtiment, dans une loge immense se tenait la statue de Chang Kaï Chek, bronze monumental trônant au milieu des pigeons qui avaient élu domicile sur sa tête et ses épaules.
Récemment, le DPP, le parti au pouvoir, taïwaniste, a fait déboulonner la statue, qui a été découpée en morceaux. Sous les protestations du KMT, bien sûr. Sur le plateau de ciment surmontant le portique, les caractères qui annonçaient Tchang Kaï Chek ont été effacé. Voir cette place vide, derrière la barrière qui isole l’endroit, provoque une certaine émotion. L’émotion du vide. Lorsque quelque chose était là, et qu’il n’y est plus...
La soirée s’avançant, je ne pouvais m’empêcher de me projeter et de songer qu’en France c’est l’après midi, non seulement en ce moment, pour ceux qui y étaient restés, mais aussi pour moi-même, pas plus tard qu’hier, au même moment, ou plutôt à la même heure, c’était l’après midi. Je me demandais s’il y avait une inertie du temps qui pesait sur notre organisme...
Le 2/2/8, ce moment fondateur de l’histoire moderne de Taïwan est resté tabou jusqu’au moment de la levée de la loi martiale en 1987. Hou Hsiao Hsien a été le premier a traiter du sujet dans un film très elliptique pour un spectateur occidental, mais tout à fait explicite pour le taïwanais de l’époque.
La Cité des Douleurs, le film de Hou Hsiao Hsien sortie en 1988, évoque la vie d’une famille taïwanaise de la fin de l’occupation japonaise et l’arrivée des troupes du gouvernement chinois de Nankin jusqu’à l’instauration de la loi martiale en 1947, suite à la répression du 28 février. On raconte qu’un officier continental aurait frappé une vieille femme qui vendait des cigarettes de contrebande, et tué le taïwanais qui se serait interposé. A la suite de cet acte, les taïwanais ont lynché plusieurs dizaines de Chinois continentaux. Ce à quoi le pouvoir a répondu par une repéression brutale, dont les victimes se comptent en dizaines de milliers. Lorsque le Guo Min Tang et Chang Kaï Chek débarqueront sur l’île, après avoir été chassé par Mao, il accentuera cette fracture entre taïwanais et continentaux, instaurant une dictature où le parti unique domine la (non) vie politique.
La sortie du film permit une véritable libération de la conscience nationale, si bien qu’aujourd’hui, la date est commémorée et l’événement est marqué par un parc et un mémorial au coeur de Taïpei, à deux pas du mémorial de Chang Kaï Chek.
On est forcé de noter que les taïwanais n’ont pas la gratitude bien durable. En effet, le cinéma de Hou Hsiao Hsien est complètement oublié à Taïwan, et Giu Fen, le petit village du nord que le cinéaste a véritablement rescussité, au point qu’il est devenu un haut lieu touristique du nord du pays, ne conserve aucun souvenir du cinéaste. Si ce n’est un cinéma délabré où de gros chats ont élu domicile entre les canettes de bière taïwanaise, sous une immense et magnifique affiche de Poussière dans le vent qui pourri dans l’indifférence des taïwanais qui font leur petit business. Car ici, on n’a pas que des qualités, et la nécessité de survivre n’excuse pas tout.
Ce qui nous sert méchamment de transition avec la suite de nos impressions...
La télévision tabloïd nous apprend plein de choses. Tout ce qu’il faut savoir sur un pays. D’abord, et c’est essentiel, que l’année est bisextile. Aussi des femmes ont-elles fait ce qu’elles ont pu pour se faire accoucher le 28. Non pour que leur enfant aie une date anniversaire liée à l’histoire du pays, mais tout simplement pour qu’il aie un anniversaire.
Bien sûr la commémoration du 2/2/8 est prise dans le mouvement de la campagne électorale, si ce n’est un peu exploité.
Les commémorations se font dans des armées de drapeaux, des défilés de voitures décorées, les candidaits et les militants portent des vestes à la couleur de leur parti. Vert pour le Min Jing Dang, les taïwanistes, et Bleus pour le Guo Min Tang. Les discours sont convaincus. Les gestes sont démonstratifs. Pouces levés. Une jeune femme, passionaria en survêtement, vert tape en série les mains de ses supporters, en fendant la foule. Et puis elle s’arrête régulièrement pour s’accroupir et refaire ses lacets.
Hsie Hsiang Ting, en veste Verte, fait un discours. C’est la première fois que je vois ce petit homme, vigoureux et combattif, porteur de quelque chose de très taïwanais dans les gestes, les intonations et le ricannement. Son adversaire du Guo Min Tang, en veste Bleue, lui répond, sûr de lui. Très digne, très lisse, très international. Comme sculpté sur le modèle du compagnon de la poupée Barbie, en version asiatique. Faire bonne figure ou ne pas perdre la face. Dans le sud, on est nécessairement un peu partial, et on se laisse facilement gagner par la ferveur verte... Mais Yin Xian Doll sourie. On donne peu de chances au candidat vert. Aux élections législatives, le DPP a perdu presque tous ses sièges au Parlement, dominé par les Bleus. Et après huit ans de DPP, il semble que les taïwanais aient envie de changement...
Le président sortant est là. La constitution lui interdit de se présenter plus de deux fois. Après deux mandats, marqués ces dernières années par de graves accusations de corruption, portées contre lui et contre sa famille, Chen Shui Bian accompagne vigoureusement le candidat de son parti dans la campagne.
A l’occasion de la commémoration du 2/2/8, des membres fondateurs du Min Jin Dang viennent apporter leur soutien. On voit même un survivant des premières heures de l’indépendantisme, dont toute la famille a été exécutée sur ordre du KMT, à l’époque où ce dernier craignait la création d’un nouveau parti. Des familles des victimes du massacre se joignent à la commémoration. Ici comme ailleurs, le rituel commémoratif manque souvent de décence vis-à-vis des acteurs des événements. Mais eux s’en foutent, ils sont morts et c’est trop tard pour leur témoigner quoi que ce soit. Les vivants se font plaisir. Ou se rassurent...
L’insconscient collectif ne manque pas de reprendre ses droits dans l’angle mort de l’actualité que constituent les faits divers les plus sordides. Des images d’un transfert de prisonnier : un criminel arrêté en Chine est renvoyé en France. Un homme nu, le corps couvert de plaies témoigne, montrant les chaînes et les barbelés qui ont servi à le torturer. Une vidéo recueillie sur une vidéo surveillance de la rue montre une femme en furie, que plusieurs policiers tentent de maîtriser, mais elle leur donne du fil à retordre. On ne se demande plus comment elle a pu infliger à son mari ces terribles tortures...
L’homme avait épousé une chinoise du continent, comme ça se pratique à Taïwan, moyennant finance. Récemment, Hsie Hsien Ting avait condamné ces réseaux de trafic humain, traitant de « porcs » les taïwanais qui en profitaient, et s’attirant par là les foudres de tous les taïwanais mariés à des chinoises...
Le 26 août 2003, un bâteau de trafiquants est entré en collision avec une navette de gardes côtes. Les trafiquants ont jeté leur chargement par dessus bords, que les garde côte ne put récupérer dans sa totalité. Six femmes étaient mortes noyées.
13:04 Publié dans Taïwan | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tibet, chine, taïwan, littérature, amour, voyage




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