24/04/2005

L'Europe du Papier

Poursuivons nos carnets du militantisme virtuel, ou comment se monter la tête face à l'écran - l'info, entre hystérie du tam-tam et glaciation alphabétique des significations... Rappelons-nous Mac Luhan : Ce n'est pas ce qu'on dit qui importe, amis l'ensemble de messages que comportent le medium même par lequel on véhicule le message. Ce à quoi rajoutent les sémiologues : le langage par lequel on s'exprime informe autant sinon plus que ce que l'on signifie. Alors : qu'est-ce qu'on raconte, là, dites, hein ?

Mais passons au messsage...

Autre chose circule... Toutes les préoccupations viennent se situer sur la même ligne de flottaison, et toutes les catastrophes se mettent en perspective. Chacun d'entre nous est coupable, non seulment de quelque chose, mais encore de TOUT. Question de résille et de tricotage... Bon.

L'Europe du Papier, Kafka à l'heure où la bureaucratie déboise :

43 millions de constitution européenne (283 g de papier) vont être distribuées
en France... L´écologie n´est VRAIMENT pas une préoccupation pour notre
gouvernement. Alors qu´il aurait suffit d´un mail ou, si on a peur des
plaisantins, de faire remplir un formulaire signé à la mairie pour rayer des
listes ceux qui l´avaient déjà (et on est nombreux) ; ils l´envoient à tout le
monde !
Bon départ pour une Europe écolo... J´espère que c´est en papier recyclé et
recto-verso au moins...
Moi je vous propose de la renvoyer d´où elle vient : Ministère de l'Intérieur
Place Beauvau - 75008 Paris
ou de la déposer dans la boite au lettre de votre mairie en inscrivant en ROUGE
: Marre du gaspillage, je l´ai déjà ! La prochaine fois laissez moi la refuser !


Réfléchir au système qui véhicule le message empêche-t-il de réagir à ce qu'invite l'information ?

De l'impuissance de la compréhension. Les simulacres agissent. Ce serait une erreur de croire qu'ils sont rendus inoffensifs par le simple fait qu'on les a compris... Si le simulacre t'attaque, butte-le, avant de butter celui qui l'a construit.

21/04/2005

Mélancholie constitutionnelle

Voici les notes de synthèses qui circulent, concernant les penseurs de la bonne conscience. Le mot du Spoutnik Dog est dur, d'autant que nous n'avons pas lu ici ces études, dont nous ne mettrons pas en cause le sérieux ni peut-être le bien fondé. Ce qui nous semble insuffisant, c'est de prétendre qu'un constat vaux pour un avertissement. Autrement dit que cette descrption de la situation, en plus d'être lucide, permettra de réorienter le tir. C'est l'illusion de la révolution qui persiste... Surtout cette foi dans le vote démocratique pour combattre un mouvement de fond dont nous sommes loin de soupçonner le plus misérable déterminant. Et si c'étaient les Etats-Unis qui manigançaient l'expansion de ce phénomène à eux tout seul, comment expliquent-ils, ces penseurs, le fait que la lutte des gouvernements va se mener sur ce territoire là, dès à présent ? Je veux parler des stratégies chinoises et japonaises qui nous feront bientôt regretter celles de nos voisins américains... Si ces études nous semblent nécessaires, la façon dont nous les lisons, avec notre sur-moi révolutionnaire, filtré par les mythes soixante-huitard, nous paraissent en revanche des lunettes tout à fait inadaptées. Et pour les engins sociaux que nous pilotons aujourd'hui, il faut avoir de bons yeux...

Bon, voici les synthèses de ces ouvrages. Le Spoutnaik Dog est preneur de toute autre note de lecture sur ces études rédigées par une personne dont nous n'avons pas le nom...


Le petit marché de jadis

"Mais revenons à l¹innovation moderne telle que Polanyi la décrit [en 1944]. Elle se voit à plein à propos de l¹institution que Polanyi met au centre de l¹affaire : le marché. On voit la nature sociologique du marché changer du tout au tout par une triple transformation : unification, extension, émancipation. La société moderne n¹a pas créé de toutes pièces le marché : sinon toujours, du moins souvent il y avait des marchés dans d¹autres sociétés, toutes sortes de marchés : des marchés locaux et des marchés extérieurs, sans relation les uns avec les autres, et avec des développements très différents ici et là. Or voilà que tout cela fusionne et qu¹il n¹y a plus qu¹un seul marché, un grand marché abstrait dont les divers marchés concrets sont des manifestations particulières, un marché unifié, national d¹abord, mondial ensuite : le marché unifié s¹est étendu aux dimensions du monde. À ce marché vorace il faut des marchandises, il faut que tout devienne marchandise, même ce qui ne l¹était pas : le travail, la terre, la monnaie. Enfin, ce marché rejette tout contrôle et prétend à une sorte d¹autorité suprême : les États souverains eux-mêmes s¹inclinent devant sa loi."

(La « Grande transformation » , c'est ce qui est arrivé au monde à travers la grande crise économique et politique des années 1930-1945 : c'est-à-dire, Polanyi s'emploie à le montrer, la mort du libéralisme économique.
Or ce libéralisme, apparu un siècle plus tôt avec la révolution industrielle, était une puissante innovation, un cas unique dont l'explication, contrairement à ce que soutiennent les marxistes, ne vaut que pour cette société même : une société où le marché autorégulateur, jusque-là élément secondaire de la vie économique, s'est rendu indépendant des autres fonctions.
L'innovation consistait essentiellement dans un mode de pensée. Pour la première fois, on se représentait une sorte particulière de phénomènes sociaux, les phénomènes économiques, comme séparés et constituant à eux seuls un système distinct auquel tout le reste du social devait être soumis. On avait désocialisé l'économie, et ce que la grande crise des années trente imposa au monde, c'est une re-socialisation de l'économie.)
Préface, de Louis Dumont, in Karl Polanyi, "La grande Transformation", NRF, Gallimard, 1983.


Le grand marché de nos jours

"Aujourd'hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l'environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l'économie mondiale". L'auteur de ces lignes? Le professeur Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, ancien conseiller de Bill Clinton, qui en novembre 1999 a démissionné de son poste d'économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale: « Plutôt que d'être muselé, j'ai préféré partir », expliquera-t-il. Son livre est un constat qui vaut réquisitoire: preuves à l'appui, il démontre que les règles du jeu économique mondial ne sont souvent fixées qu'en fonction des intérêts des pays industrialisés avancés - et de certains intérêts privés en leur sein -, et non de ceux du monde en développement. Car, en effet, la mondialisation n'a pas seulement mis l'économie au-dessus de tout, mais aussi une vision particulière de l'économie, le fanatisme du marché. Politique d'austérité, libéralisation des marchés des capitaux et privatisations sont appliquées aveuglément, en dépit de leur échec avéré, à tous les pays, en particulier aux pays en transition et du Sud. À lire Joseph Stiglitz, on a le sentiment de comprendre les vrais enjeux du monde d'aujourd'hui, de saisir toute l'urgence d'une réforme en profondeur du statut et des politiques préconisées par les institutions financières internationales."
"La grande désillusion", Joseph E. Stiglitz et Paul Chembla


Le supermarché constitutionnel

³Depuis l'effondrement des régimes communistes, le dogme néo-libéral est le pavillon sous lequel les Etats-Unis, imités par la majorité des pays occidentaux, ont décidé de défendre leurs intérêts stratégiques. Non qu'ils aient abandonné l'emploi de la force - les dépenses militaires américaines n'ont jamais été aussi élevées qu'aujourd'hui -, mais les deux grands mots d'ordre de ce que l'on appelle la "mondialisation" - "moins d'Etat" et "liberté des marchés" - sont désormais leurs armes privilégiées pour assurer leur domination sur le reste du monde. Pourtant, Noam Chomsky souligne à quel point la réalité du néo-libéralisme actuel tourne le dos aux principes du libéralisme "classique". En effet, la compétition est truquée et les pays riches, en position de force, recourent à toutes sortes de mesures qui sont autant de violations déguisées de la liberté des marchés qu'ils prétendent défendre. L'auteur illustre ce double langage de façon saisissante, en rappelant le rôle décisif qu'a joué l'Etat dans le processus de développement des pays industrialisés, mais aussi en citant des documents secrets américains ahurissants, qui ne laissent aucun doute sur les visées ultimes des promoteurs de la mondialisation.Chomsky montre surtout que ces politiques économiques sont profondément antidémocratiques : elles ont été imposées "d'en haut", parfois dans le plus grand secret, en l'absence de toute consultation, et même information, populaire. Pour autant, précise-t-il, la lutte contre la dictature néo-libérale n'est pas désespérée : le recours à l'"arme absolue" - la voix de la majorité - permettra seul de l'emporter.²
³Le Profit avant l'homme², Noam Chomsky

19/04/2005

Mélancholie Constitutionnelle

Yeaps... Salut. Voici les méditations du jour d'un des Observateurs Partiels du Spoutnik DoGGG...

A la cantonade... On ne fait pas de politoque avec de la mélanchiolie !

Encore dans l'euphorie du show gouvernemental qui illumine ces jours SANS SOLEIL, quelques méditations...

La seule chose que je me dis avec cette constitution, c'est qu'il n'y a personne pour récupérer l'énergie du NON, pas même les Inrock, c'est dire... Alors, de l'énergie sans support c'est au mieux inutile, au pire dangereux... Ils nous épouvantent avec leurs figures de fêtes foraines : stagnation à la situation actuelle, traité de Nice et ballet irrégulé des grands groupes, et ils ont sûrement raison, perte de puissance de la France et de l'Europe face aux prédateurs alentours, internes et externes à l'Europe, et il sont sûrement raisons, bon, il s'agirait de voter NON pour donner l'occasion d'une refonte du politique dans notre Etat Nation, en espérant que les autres pays attendent que nous ayons fait le ménage...

Qui y croit ?

Je nous soupçonne parfois de désirer le chaos que nous n'avons pas eu le lendemain du 21 avril... Je ne sais pas si nous imaginons ce que ce pourra être. Avec les divisions communautaires et idéologiques sur quoi se rabattent less exclusions sociales et la précarité.

Mais, ne vous rassurez pas, je vois aussi l'autre chaos que traîne derrière elle cette constitution... Un chaos plus transfrontalier, celui-là, avec un problème de communication pour ceux qui voudront communiquer...

Comme si nous n'avions le choix qu'entre une guerre civile à la Yougoslave à l'intérieur des frontières ou bien une autre à l'échelle européenne (car si l'Europe peut se targuer d'avoir maintenu un équilibre pacifique pendant une soixantaine d'années - et au prix de quelle délocalisation des conflits? - l'histoire américaine montre que les fédérations n'empêchent pas les guerres)...

Je délire, oui, autant que les arguments qui nous incitent au OUI pour faire face aux offensives sion-hindo-US, voire à la menace des barbares du nord polono-atlantistes ou encore islamo-nihilistes.

Ce n'est par parce qu'il fait mauvais temps que mes idées sont grises, ni parce qu'ils nous ressortent les vieux films policiers paranoïaques avec Delon... Mort d'un pourri, On avait déjà "peur" comme dans X-Files, dans le "Paris est à nous" de Rivette... Bref, suffit-il de ne plus regarder la télé ni le sale temps pour des non-flics, pour ne pas penser à ça ? Allons nous promener dans la rue, ça nous rassurera.

Alors, qui peut faire quelque chose de la barre d'uranium du NON ? Et ne me répondez pas qu'il s'agit que chacun remonte ses manches, autant le dire aux spectateurs d'un tsunami qui ne voudraient pas lâcher leurs caméras. Moi, je préfère avoir quelques images pour mourir utile... Puisque consommer, c'est mourir...

Je sais, on peut se réchauffer un peu de l'absence de soleil avec le film de Chris Marker, CHAT PERCHE, qui a suivi les manifestations des dernières années - en gros, de la campagne présidentielle aux manifs contre le voile, en passant par les intermittents. Oui, la jeunesse montre un visage plein de bonne volonté. Oui... Ce qui se passe dans la rue... Se passe... Mais le regard de Marker, qui semble toujours nous lorgner depuis le monde d'après la bombe, est un baume sur le coeur.

Paranoïaquement bien vôtre

17/04/2005

Théâtre et marionnettes

TOUTES CHOSES VUES

Compte-rendu de Ulysse et Moi,
spectacle d’étude
mis en scène par Christian Carignon,
avec les élèves de l’ENSAM .


Cet article est un travail de lecture d’un spectacle - au jour du texte qui l’a inspiré : L’Odyssée, d’Homère…


Dans la main - de la main


Toute chose « au bout d’un bâton », devient une créature douée de vie, même la main artificielle d’un mannequin devient aussi frémissante qu’un serpent dans la caresse du visage de la jeune fille – c’est à dire qu’il y a dans le théâtre d’objets un des secrets que Baudelaire révélait par sa théorie des correspondances, et que cette sorcellerie tient toujours à une proximité de la main, même prolongée par une baguette… La manipulation est bien une magie au mystère affiché…

Lorsque les marionnettistes-comédiens brandissent des briquets qui s’enflamment un à un, comme dans un concert pop, c’est une constellation d’étoiles qui se fait sur la scène, le paysage céleste qui permet au marin d’orienter sa dérive, et de rectifier sa route aux mille tours… Le « truc » est dévoilé sans honte, en plein visage du spectateur, et c’est en cela que ce dernier concède sa crédulité aux hypocrites acteurs qui machinent toutes choses à vue. Le dévoilement de la mécanique de l’illusion est donc la condition du « crédit » qu’on fait de sa crédulité à la fiction.

« Tu ne me trompes pas sur la sournoiserie de tes manigances, je croirai à la réalité que tes inventions me désignent… » Tel est peut-être le contrat de distanciation brechtienne que noue Ulysse avec la magicienne, et cela même qui lui évite d’être transformé en cochon.

D’un souffle, tous les briquets s’éteignent et la fragilité de la vie entre les doigts des Parques est convoquée dans l’âme du public, ce petit théâtre d’ombres qui devient alors la réduction du monde entier, depuis les débuts de l’humanité jusqu’à ses possibles recommencements…

14/04/2005

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In media res – La chose humaine

La marionnette nous rappelle qu’il n’y a plus de zone morte dans la sphère de la réalité, dès lors qu’une main humaine s’y pose. Et la stupéfaction vient de la certitude qu’il n’y a aucune illusion dans l’animation de la chose ; la vie d’un objet n’est pas une impression mais un état de fait. A chaque fois qu’un petit pain se dresse dans un film de Charlot ou qu’un guignol prend la parole dans le cadre du castelet, ou encore qu’une jambe de mannequin en résine semble se plier dans la nuit de la scène, à la hanche d’une jeune fille, c’est cette intolérable interrogation sur la nature du vivant qui pointe, comme une aiguille qui a raté son point, et s’est piquée dans le doigt.

Spinoza emploie le même mot pour parler des êtres vivants et des objets inanimés. Parce que tout ce qui est matériel appartient au plan de l’étendue, et partage cette dimension sans exception, répondant aux mêmes règles et aux mêmes contraintes. La particularité de l’homme, c’est qu’il se trouve au croisement du plan de la pensée, qu’il est recoupé par la pensée. On peut donc en tirer cette conclusion par rapport à la marionnette : ce qui confère la vie à l’objet, c’est lorsque l’objet est brutalement convoqué dans le champs de la pensée. Cette irruption ne peut se faire que soudainement, et accompagnée d’un certain choc, qui chez les enfants provoque le sourire ou la frayeur, même si le pantin est paré de douceur et de fragilité.

Il y a de la chair dans la poupée, et cette chair s’apparente à la pensée. La goutte de sang qui paraît à la pointe de l’aiguille…

Le point de jonction qu’on peut voir entre la marionnette et L’Odyssée, se situe pour ma part dans la question de l’homme objet et sujet du vivant, déterminé par un plan de pensée qui lui échappe mais prolongeant le mouvement par lequel il est venu au monde, le mouvement du pensant, qui l’a doué de la conscience de sa vie, et que l’homme prétend communiquer à toutes les choses qu’il rencontre : hommes et femmes, éléments, lieux, monstres, dieux mêmes…

L’homme est certes un jouet entre les mains des dieux, mais il a tendance lui-même à se jouer de tout. Ulysse tente de tromper la déesse Athéna lorsqu’il la rencontre dans les collines d’Ithaque. On dit de lui qu’il est « l’homme aux mille tours », comme on dit d’un illusionniste qu’il a plus d’un tour dans son sac, et ces tours sont tout autant des machines (comme le cheval de Troie ou le pieu par lequel crever l’œil du cyclope) que des tours de langues par lesquels séduire les femmes, commander les hommes et étrangler ses ennemis dans les rets de la rhétorique. Ulysse marionnettiste de ses interlocuteur, sa parole tissant les fils par quoi se jouer d’autrui, comme Pénélope manipule les pantins qui veulent la séduire… Autrement dit, jamais couple ne fut mieux assorti, par ce tissage qu’on appelle, étymologiquement, le texte…

13/04/2005

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L’Odyssée - La chose géographique

Dans le spectacle, c’est ce travail, sur le « tissu » à proprement parler, qu’il m’a semblé manquer. Les magnifiques solutions de figuration découvertes pour résoudre les questions de représentation pure des moments forts de chaque épisode, de chaque figure du texte, ne me semblent pas suffisantes appliquées à une œuvre de la dimension de L’Odyssée, qui constitue la trame d’une civilisation, la nôtre, d’une certaine conception de l’humanité, mise en péril aujourd’hui, par la nature même de ce qui fonde notre culture : la question de la figuration...

Ce que m’enseigne ce spectacle, c’est que le texte ne parle jamais tout seul. Il doit se déplier, comme une fleur en papier s’explique. Le lecteur doit se décrypter lui-même dans le miroir du texte, comme si notre empreinte sympathique nous attendait dans la trame du suaire qui nous est destiné. Oui, nous serons tous enterrés dans les replis de L’Odyssée et de deux ou trois autres livres.

Autrement dit, il est de la responsabilité de ceux qui les abordent d’en démêler ce qu’Henry James eût appelé les « motifs dans le tapis »…

Magnifique image que cet Ulysse véhiculé par ses basketts qui finissent par marcher seules, sans plus avoir besoin de la figure de l’acteur pour « transporter le sens » - au sens propre de la métaphore - du voyageur héroïque. Comment ne pas penser à Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent », entre les mains d’étudiants de Charleville Mézières ? Ulysse est l’homme « marché » par son propre voyage, ou par le poème d’Homère, comme le lecteur embarqué dans le bateau ivre de la fiction.

Il paraît que sur la tombe du poète, il est inscrit : « Géographe », et justement, avec ce poème qui n’est que cartographie, et écriture des frontières et des limites, les marionnettistes se sont malheureusement montré bien peu « géographes » ; en ce sens qu’il y avait une géographie des significations à dresser sur le territoire de la scène - qui n’a pas été entreprise.

10/04/2005

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La Chose verbale

Il faut dire aussi que souvent la magie de la marionnette peut suffire, comme l’émotion archaïque d’un face à face avec l’esprit s’éveillant dans le bois ou le plastique. L’œuvre de la pensée brute réside en effet dans la simple, dans la pure manipulation : l’objet devient autre, et vivant, le couteau rejoint la vague en vertu du mot « lame » - et effectivement, le spectacle élabore par lui-même des discours implicites par le seul jeu des actes et des gestes, la convocation des choses et des corps, avec leurs aréopages silencieux de mots et de connotations.

Il y a d’ailleurs une véritable réflexion qui se développe sur le déséquilibre, la résistance des matériaux, la tension des tissus, la dispersion d’un liquide de couleur dans l’eau, une pensée du comportement de la lumière dans l’obscurité, ou sur certains matériaux, et c’est magnifique de voir tout cela prendre vue, comme on prend vie, et dérouler la possibilité d’un véritable discours autonome : « Je suis la matière et je chante la rencontre avec le vivant et l’intelligence me traverse... »

Néanmoins, le texte humain qui nous mène à produire ces visions, plus que ces images, L’Odyssée, comporte son propre agencement de sensations et de visions, qui développent eux-mêmes leurs propres discours, dont notre culture est façonnée. Et c’est elle qui devrait être l’objet véritable de la manipulation qui métamorphose, donne vie et surtout, renouvelle.

On attend donc plus de résonances entre l’opéra marionnettique et l’œuvre du poème. Où sont les nœuds entre le spectacle et le texte - comme dans le tissage d’un filet - où sont les points entre les lignes de la matière présente et du verbe de jadis - comme dans le tricot des Parques ?

C’est en effet le spectacle qu’aurait pu constituer la textualité elle-même qui passe à la trappe, en tant qu’écriture, c’est à dire élaboration du langage dans une forme esthétique visant d’abord, à la représentation d’un monde, et ensuite, à la convocation d’une allusion au vivant.

09/04/2005

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Métier à tisser

Ecrite en grec ancien, traduite en français, de la prose de Victor Bérard aux vers libres de Jaccottet, le poème se présente dans des réalités de langage multiples, qui appelaient de véritables résolutions spectaculaires. Et sans parler des extra-textualités, de Du Bellay à Joyce, qui se superposent sur le texte dans nos imaginaires… Par exemple, l’évacuation des épithètes homériques, dans le texte du spectacle comme dans son écriture scénique, font perdre une des trames du chant, la redondance propre à cette littérature née de l’oralité, que nous n’avons pas fini d’interroger, lorsque nous nous appliquons au spectacle vivant, à l’ère de la médiatisation globale du village humain. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les chants ont été remplacé par des « chapitres » - si je me souviens bien, mais ma mémoire peut aussi me jouer des tours – il me semble que la dimension épique du poème a été tirée du côté de l’écriture morte, ou endormie, du roman. Les épithètes qui caractérisent Aurore, « aux doigts de rose » ou Zéphir, « aux mille doigts » fonctionnent selon la logique du blason verbal, ou bien, pour emprunter à l’héraldique informatique, selon le langage des icônes sur le programme d’attente : et il aurait été riche de s’attaquer à cette dimension du texte…

La longueur du poème et ses origines orales l’ont largement constitué de répétitions, qui rythment le texte à la manière de refrains, pour que l’auditeur se repère dans le chaos d’une narration interminable - et surtout infinie, car à la fin Ulysse repart, une rame sur l’épaule. En même temps, ce phénomène de répétition concourre à inventer une certaine temporalité du mythe qui attend lui-aussi de trouver son équivalent sur scène. Surtout quand une des conséquences, inattendue mais effective des tours et détours narratifs, consiste à créer de «véritables « trouées » dans le récit, enchâssant les contes au milieu de l’action, déplaçant l’avatar du lecteur injecté dans la fiction, et le baladant de lieux et d’époques, dans le passé et l’ailleurs… Auerbach cite par exemple, dans Mimésis, ce passage où Euryclée, la vieille servante, lave les pieds d’Ulysse déguisé en mendiant. Elle le reconnaît par une cicatrice qu’un sanglier lui avait faite lorsqu’il était enfant. Le récit alors, fait un détour incroyablement long, par cet épisode sans rapport avec la situation, suspendant l’action en déplaçant l’attention du lecteur sur une toute autre histoire, mise soudain sur le même plan que l’action présente. Ce n’est pas seulement un flash-back, comme au cinéma, c’est une autre conception du monde qui se met en œuvre - et qui met toutes les époques d’une vie sur un même plan horizontal.

En terme de représentation spectaculaire, il y aurait des modalités de figuration du temps et de l’espace à inventer. Si je cite Mimésis, c’est parce que le phénomène mimétique constitue un des points cruciaux du travail de marionnettiste… Et c’est avant tout une question, non seulement de pensée, mais de penser. L’Odyssée offre des difficultés dont la prise en compte aurait pu constituer, plus que des arguments de représentation, de véritables révélateurs « civilisationnels ».

07/04/2005

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L’Olympe et le bas-monde

Si l’épisode du sanglier est assez marginal pour ne pas requérir de traitement particulier dans un spectacle court, présenté dans le cadre de travaux d’élèves ; si on peut accepter l’idée qu’il ne soit pas assez « spectaculaire » pour mériter d’être traité (ce qui nous inquiète quand même sur cette notion de « spectacle » vivant qu’une école doit interroger et défendre) ; si donc, on cherche un aspect du texte plus largement intéressant, il faut se pencher sur la question de la coexistence entre le monde du divin et le monde des êtres humains. Et particulièrement concernant ces créatures mi-dieux, mi-humains, que sont les monstres, les magiciens et les héros…

Ce qui se passe sur l’Olympe et ce qui se passe sur terre, avec les circulations de dieux entre les deux mondes, aurait dû appeler un travail sur le temps et l’espace de la représentation. Athéna notamment, pose la question de la nature de la chose divine par rapport à la chose humaine : a-t-elle pris la forme du pâtre ou bien est-ce le rôle du pâtre dans la trajectoire d’Ulysse qui lui fait incarner la figure d’Athéna ?

Tant que nous, modernes, ou post-modernes, ou nouveaux primitifs, comme on voudra, nous n’aurons pas de point de vue sur cette question du divin dans les textes qui nous tissent, nous serons destiné à errer de Charybde en Scylla, entre la Lettre Morte et l’Ignorance Braillarde, menacés de nous retrouver un beau matin de l’autre côté de la frontière qui nous séparait de la barbarie. Même si l’on prétend à une lecture naïve, dans le sens le plus noble du terme - une vision poétique et rieuse de L’Odyssée - on ne peut refuser de prendre un parti de lecture sur les questions de vie et de mort que soulève le texte.

05/04/2005

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La chose du miroir

Ce dont le théâtre est jaloux, vis-à-vis de la marionnette, c’est que les objets n’ont pas d’ego. La matière est sans narcissisme. Indifférente aux miroirs. Ce qui les inscrit par-delà le bien et le mal. L’acteur a été désiré marionnette parce qu’il est humain, trop humain, c’est à dire trop plein de conscience, et d’abord de conscience de lui-même sous le regard de l’autre. Il est soumis aux miroirs, comme une alouette, comme un chien à son maître.

Devenir objet, chose, c’est à dire pantin de la pensée, inscrit dans le champs de la véritable réflexion, par soumission au plan de l’étendue - par refus de la réflexion, en quelque sorte ; livré à la vue d’ensemble de l’intelligence du monde et délivré des vues restreintes de la pensée de soi.

C’est comme un délire de la pensée que de réagir à la possibilité que lui donne la conscience de se percevoir dans le miroir par la fascination pour sa propre image. Le profond refus de l’idole est fondé dans la crainte que la représentation du dieu à l’image de l’homme fasse tourner la tête de l’homme, et qu’il se prennent pour ce qu’il a représenté – un dieu… Notre malheur naît en Grèce, avec le culte innocent de la figure de l’homme ; ou bien au Moyen-Orient, avec la sainte terreur pour la figuration de soi : bref, l’Occident vit de ce paradoxe, qui la nourrit et la dévore.

Si le talent d’acteur des marionnettistes du spectacle est flagrant, en terme d’énergie, de sens de l’espace, d’interprétation et d’imagination, il semble qu’ils ne se soient pas encore réellement affronté à cette question qui leur semble évidente dès qu’ils posent leur main sur un objet : leur corps et leur visage doivent devenir, s’ils les montrent, des objets inanimés, au-delà du bien et du mal, du beau et du laid, une face aussi libre et rase que la surface morte d’un miroir. Leur individualité doit être refoulée en-deçà de la surface de projection qu’ils doivent constituer pour le spectateur, car de part et d’autre du quatrième mur, l’être humain, qu’il soit acteur sur scène, ou spectateur en face, n’est rien d’autre que la chose du miroir. Et c’est peut-être cela l’autre nom de l’humanité que la poésie décèle en l’homme…


01/04/2005

La Condition (humaine) de l'objet

Ebauche
d’un compte-rendu
de la biennale de design
de Saint Etienne 2004 –



DESIGN :

Condition Humaine de l’objet



Quel contexte rassurant qu’une exposition de design…

On pénètre dans un univers de mille soins prodigués à des objets inventés pour prendre soin de nous...
Nous nourrir, nous habiller, nous couvrir, nous laver ; nous rendre beaux, vivants, heureux et moins sales…
Il y a même quelque chose de profondément maternel dans la personnalité de cette atmosphère qui, si elle était moins colorée, moins légère et moins élégante, nous ferait penser au caractère d’une toute autre créature féminine :
l’infirmière…




Le ventre du design – matrice et estomac

Cette année, l’exposition d’accueil de la biennale de design de Saint Etienne se déroule dans les hangars du parc Expo. Sous le toit de zinc, charpenté de tubulures peintes en vert, un premier plafond de grilles supporte des rampes de néon, comme dans les supermarchés. Des séries de projecteurs ponctuels ont été mêlées à cet éclairage naturel des lieux commerciaux. Une galerie supérieure longe les murs et surplombe l’espace d’exposition moquetté d’un rose fuchsia électrique qui invite à une ballade entre des stands étiquetés pays par pays. C’est donc un voyage à travers les objets du monde que nous sommes livrés, comme Pinocchio dans le bas-ventre de la baleine… Les sons de la foule des visiteurs, feutrés et répercutés, nous inondent d’un bain amniotique.

Et c’est dans un espace utérin géant que nous avons été avalés, avec des centaines d’autres citoyens engagés dans une phase régressive qui nous ramène au stade de spermatozoïdes et d’ovules, chargés de retrouver dans le bain de la nouveauté de l’ère des masses, la puissance de fécondation qui nous rendra à une nouvelle vie individuelle à la fin de la visite.

Dans mille images, nous aurons reconnus notre humanité traitée par les designers et les usines de façonnage et d’assemblage, et cette année, notre humanité est gaie, pleine de couleurs primaires, vives et ludiques. Elle a des allures de jouet d’enfant en plastique. Nous prenons conscience avec mélancolie, comme de nombreux designers en ces temps troublés à l’échelle mondiale, que lorsque l’ère du pétrole aura passée et que les hommes se déchireront pour une gorgée d’eau contaminée, les jouets à base d’hydrocarbures prendront la valeur nostalgique qu’ont pour nous les jouets en bois...

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31/03/2005

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L’objet-image contre l’objet producteur de parole…

Comment se fait-il que le design offre aussi peu de prise sur la pensée esthétique ? Sur la mienne en tous cas... C’est que trop souvent, l’objet dit tout, donne tout… On peut écrire à son propos, en terme d’images et de descriptions laudatives, ou bien sous l’angle de la critique politique, psychologique et sociale, mais toujours sous l’angle du symptôme pathologique : comment inventer un ordre de discours qui s’appliquerait à la juste place du design.

Le design nous interroge sur le rapport qui existe entre les objets et la parole. Une des choses qui caractérise l’objet, pour l’être humain, c’est qu’il est un support de paroles… Lorsque l’objet est une image, la parole se trouve face à un système qui la concurrence. Qui la met en danger. L’image n’est pas un support de parole, sauf en tant qu’objet. Ce n’est pas vraiment la photographie des ancêtres qui occasionne les récits, c’est l’objet lui-même du papier jauni et de l’impression qui passe… L’image des ancêtres a plutôt tendance à nous faire perdre la voix, d’abord parce que plus nous en parlons, plus nous nous rendons compte que nous ne les connaissons plus, depuis qu’ils ne sont plus là pour dire leur présence… Et le design a souvent tendance à faire basculer l’objet, le simple objet utilitaire, dans le territoire de l’image. Et souvent, malheureusement, les designers semblent oublier qu’il y a des lois de l’image aussi sévères, sinon plus que celles que doit affronter l’ingénieur ou le moraliste.

Le design nous aidera-t-il à déterminer ce que c’est qu’une image ?

De quoi l’objet utile peut-il bien s’être fait l’image ?

Un tire-bouchon en forme de bonhomme… Celui-là même qui permet d’évoquer le général de Gaulle est traité par Anna G et Sandro M de façon à figurer explicitement une figure humaine. Qu’est-ce qui change dans le fait que la poignée soit designée en forme de tête, stylisée comme un Playmobil à tête de Toto ? L’objet dit tout : c'est-à-dire qu’il souligne la forme de l’être humain par une insistance sur le visage, alors que le jeu des bras suffisait, et rendait l’objet infiniment mystérieux ; en outre, le traitement du visage reprends une esthétique figurative schématique et explicite, comme celle du logo : les détails sont bavards, contestent l’effort d’imagination et surtout, la charge politique dont la tradition avait chargé l’objet.

En tous cas, le principe consiste à dire tellement la poésie, que l’utilisateur n’a plus rien à dire dessus… En fait, un tel objet ne pourra susciter une parole qu’après avoir été acheté, offert, échangé ou perdu, transmis, retrouvé ou même cassé ou détruit… Après avoir été touché par la vie imprévisible, « indesignable » des êtres humains sans visage…

Dans son premier article de sa Petite philosophie du design, Flusser évoque la racine commune des mots « design » et « dessein », révélant que tout design est intention… L’objet industriel designé, comme les produits d’artisanat des siècles passés, voire les créations de la nature elle-même, (si l’on veut évoquer la présence d’une intention latente du réel), les objets donc, constitueraient les manifestations d’une intention… Lorsque les designers s’attaquent à la figure humaine, il faut qu’ils soient bien conscients qu’on n’évoque pas une intention derrière l’humain sans toucher à la zone dangereuse du Divin Créateur…

28/03/2005

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Le logo humain…

PlierCouperDécouperDéplierCollerRecoller

A

c

colerDécollerEncollerBricoler

ConstruireReconstruireSurconstsruireSousconstruire
AconstruireDéconstruireFabriquerDéfabriquer
BriquerImbriquerRebriquer
RécupérerUtiliserAbandonnerMonterDémonterRemonterAssembler
DésassemblerSouderDéssouder
CoudreDécoudreRecoudreTricoterDétricoterFiler

Défiler Surfiler Sousfiler Agencer Clouer Dé clouer


On peut parfois penser qu’une expo de design c’est l’avant-garde ou l’antichambre du supermarché, comme un grand Ikea sorti en avant première… On pourrait d’ailleurs imaginer la visite d’un hypermarché comme celle d’un musée, où il s’agirait d’apprécier des paquets et des emballages, et élaborer les prolégomènes d’une véritable esthétique du conditionnement.L’exposition de cette biennale refait le coup de la caverne, dans ce hangar utérin : la caverne à l’ère post-industriel… Coupés du jour et éclairés au gaz néon, nous déambulons parmi les objets nés de la tête de l’homme. Nés du cerveau humain mais réalisés par des machines, car la main humaine est aujourd’hui assistée par les organes du robot. Les êtres que nous croisons sont faits d’une chair qui semble n’être que l’ombre diffuse des tire-bouchons à visage de logo humain…Les visiteurs que je croise entre les allées, et dans les yeux desquels je me vois passer, comme une ombre émerveillée parmi les ombres émerveillées, me semblent être d’étranges combinés, des pantins cousus à partir de vêtements qui portent des visages… Et nos visages tournent dans la lumière comme agis par un logiciel d’exposition, déployant leur volume et l’insignifiance de leurs traits. Les modules corporels se croisent, objets entre les objets, et à travers les vêtements, est-ce que je perçois la chaleur animale des corps ? J’imagine un instant que Saint Etienne fût une station de nudisme, (si la ville avait été déplacée sous d’autres climats, ou si les conséquences du réchauffement de la planète avaient fait monter la méditerranée jusqu’aux pieds du mont Pilat…) Les visiteurs à poil constitueraient-ils une masse humaine plus réfractaire que les visiteurs habillés à leur confusion avec des matériaux artificiels et des traitements virtuels ? En me découvrant au détour d’un miroir, et en imaginant cette foule de nudistes constituée d’objets humains designé comme je le suis, je chasse cette idée qui restera sans réponse et je poursuis ma visite, en constatant qu’une vague de naturisme parmi mes semblables, au milieu de ce temple de l’artificialité, ne serait pas nécessairement un événement souhaitable…Je croise entre des objets dont on ne devine pas la fonction, un homme qui semble se promener pour faire une démonstration de son étrange fauteuil roulant, aux roues inclinées d’une façon redoutable : vers l’extérieur, à 90 degrés… C’est lui-aussi un visiteur, mais son corps est prolongé par un outil de déplacement, au service duquel il s’est mis, corps et âme…


24/03/2005

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La Beauté et la main humaine

Les visiteurs ne manquent pas de s’exclamer tantôt sur la beauté de tel ou tel objet. A quelle constatation cette exclamation répond-elle ? Est-ce pour affirmer la possibilité effective que la Beauté soit descendue dans ces objets produits par l’industrie et non par la main de l’homme ? L’industrie, c'est-à-dire diront certains, la matérialisation la plus parfaite de l’usine mentale de l’homme… La Beauté, la grande Beauté, qui sauve le monde, et l’homme, et même les dieux, peut-elle aujourd’hui se passer de la main de chair et d’os de l’homme, et se communiquer directement de son cerveau à la matière ?

D.H. Lawrence, l’auteur censuré, qui interrogeait le scandale du corps dans la société occidentale, écrivait dans les années vingt, dans Femmes amoureuses :

« Il avait son plan d’existence, maintenant : développer sur la terre un système immense et parfait où la volonté de l’homme courrait continûment et sans entraves, sans connaître le Temps, comme une divinité en marche. Il lui fallait commencer par les mines. Les termes du problème étaient posés : d’abord la Matière résistante du sous-sol, puis les instruments de sa soumission, instruments humains et métalliques, et enfin, sa propre volonté, son propre cerveau.

Il faudrait accorder merveilleusement des myriades d’instruments, humains, animaux, métalliques, cinétiques, dynamiques ; fondre des myriades de petites individualités en un tout immense et parfait. Alors, en ce cas, la perfection serait atteinte, la volonté du Très-Haut serait parfaitement réalisée, car l’humanité n’était-elle pas opposée d’une façon mystique à la Matière inanimée, l’histoire de l’humanité n’était-elle pas, tout juste, l’histoire de la conquête de la seconde par la première ? »

Et nous sommes peut-être passés au-delà de ce « plan d’existence »…

23/03/2005

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L’art est sans dessein/design

Et si l’enjeu du design était : comment libérer l’objet industriel de sa dimension d’objet transitionnel ; comment faire s’échapper les produits de la société de consommation du règne des joujous trompe-la-mort ? Il faudrait mettre en cause la fonction première du design actuellement, qui réside souvent dans l’efficacité commerciale de l’objet...

Ce qui distingue une œuvre d’art d’un objet de design me semble résider dans le fait qu’on peut être heureux de l’existence d’une oeuvre d’art, sans même imaginer qu’on puisse la posséder… Comme un corps, le corps d’un être humain… C’est là où l’art touche à l’amour. L’objet de design qu’on ne possède pas, nous rendra au pire un peu triste, et au mieux assez indifférent à son existence ou à son inexistence, à moins d’être un spécialiste intéressé à la question de l’évolution de ce domaine. Mais le commun des mortels n’oubliera pas l’émotion ou les interrogations dans lesquelles une œuvre l’aura plongé…

En fait, il ne s’agit pas de poser la question de savoir si le design est de l’art ou non. L’art ne répond pas aux mêmes contraintes que le design, tout le monde le sait, et si les domaines peuvent se recouper ils sont bien distincts. En revanche, il n’est pas inutile de se demander dans quelle mesure le design échappe à la simple décoration et peut toucher à des zones sensibles de la psyché…

Ce n’est pas un hasard si c’est précisément la jeune fille qui écrit ses rêves dans un cahier pour s’en libérer, qui a été fascinée par le matelas, qu’on pouvait ouvrir et fermer, déplier et agencer comme une cabane… Elle n’a regretté qu’une chose : qu’il fût interdit de jouer avec, d’essayer l’objet… Le designer avait communiqué à l’objet industriel la puissance d’un lieu symbolique, le transformant en enceinte protectrice, appel au sommeil et à la paix d’un repos protégé des songes effrayants ; ou bien peut-être au contraire, ce qui a attiré la jeune fille, c’était la possibilité de découvrir la clé de ses cauchemars cachée dans le fonctionnement de cet objet insolite et magique…

En tous cas, voici un objet qui ne fut pas innocent, et dont l’efficacité ne résidait ni dans la beauté, ni dans l’usage, mais dans la justesse avec laquelle sa métamorphose répondait aux ambiguïtés du phénomène du sommeil, qu’on considère habituellement comme un état passif du corps, et que la mobilité ludique du matelas révélait dans toute sa vitalité tellurique…

Egaré entre des stands étranges, présentant des jardins intérieurs, installés autour de plaques de gazon découpées à même la pelouse, j’assiste à la manière précautionneuse dont un vieil homme viendra s’asseoir, comme on s’échoue, sur une très belle chaise dessinée par un designer célèbre…

22/03/2005

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Le design - Du plaisir à la réalité

Les gens qui travaillent à l’embellissement du quotidien… Ou à son esthétisation. La différence résidera dans le fait que l’esthétisation opère une tromperie, par l’illusion du beau. Alors que le beau en design, dans la perspective du fonctionnalisme, semble renouer avec les catégories platoniciennes : ce qui est bel, et juste, et bon… L’embellissement du quotidien participe en revanche d’un véritable art de vivre.

Le design agit sur le principe de plaisir. On pourrait le définir comme une entreprise de transformation du principe de plaisir en principe de réalité… Et effectivement, le design peut agir littéralement sur l’appétit…

La galerie supérieure est consacrée au café. On y voit exposées des cafetières de toutes les époques, des biscuits de tous les genres, des paquets de tous les pays, mais aussi des tasses sous verres, décorées, moulées, fondues, façonnées par les plus grands designers de toutes les époques et de tous les pays. On peut goûter au café gratuitement et il y a même un endroit où les déchets du café sont exposés : filtres, marc, gobelets, paquets vides, une poubelle dont l’odeur échappe à tout design et revendique sa nature de produit indéterminé d’un mélange de choses consommées… Dans ce lieu consacré aux outils destinés à prendre soin de notre corps, cette poubelle nous rappelle ce qu’est aussi un corps, lorsqu’on le laisse à l’abandon…

Lorsqu’on s’engage sur la galerie qui présente des centaines de tasses de couleur rangées verticalement le long de plaques de plexiglas ajourées et tenues par des câbles, on se demande quelle étrange civilisation a façonné ces étranges êtres humains adultes dévorés d’intérêt pour ces objets qui servent à boire un liquide noir, amer et excitant… On pense à l’histoire du monde, qui a laissé un jour les occidentaux débarquer dans les terres d’Amérique pour y découvrir ce grain qui recouvrira le monde de son parfum, de ses enjeux et de ses guerres. On pense au tabac, qui accompagne le café, et au pétrole qui partage, de ces deux substances, la couleur et la capacité combustible…

21/03/2005

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Un sur-moi politique du design ?

En plus de la tendance à l’enfantillage, (ce retour rassurant dans le paradis perdu qu’Eisenstein analysait comme constitutif de l’idéologie américaine, à travers Walt Disney ou Charlot), on constate une tendance plus grave du design à déplacer l’évidence dans les rapports qu’on peut avoir à la matière ; comme une obsession de l’apesanteur : donner l’impression que ce qui est lourd ne l’est pas, ce qui est sombre ne l’est pas, ce qui est opaque ne l’est pas. Comme si en plus de tendre à faciliter la vie, le design se sentait aussi investit de la mission de pacifier… Les processus mis en œuvre en viennent à opérer une véritable métamorphose sur les objets usuels, allant jusqu’à donner envie de modifier les noms par lesquels on les appelle : ainsi les pots de fleurs à force d’être suspendus deviennent à nos yeux, de véritables bulles à fleurs…

Et que dire de ces petits bonshommes en fil de fer enfermés dans des capsules de verre soufflé, suspendus à des filins d’acier ? C’est le design qui fait oeuvre de déco plus qu’il ne produit un objet utilitaire. Mais ce qui maintient au seuil du domaine artistique cet objet, (inutile et joli, comme une œuvre d’art), c’est que la potentialité symbolique et représentative de ces mobiles de figures humaines captives de bulles en verre est neutralisée. Pourtant, ne nous présentent-ils pas encore une fois une image de notre humanité errante dans ce hangar peuplé de trucs et de machins, de merveilles, d’anges de polyester et de démons de verre ?

Certains discours sur le design se retranchent derrière des arguments empruntés à la morale politique, écologiste ou altermondialiste. Comment se fait-il que ces discours sonnent toujours un peu faux, faisant malheureusement penser à la récupération par les publicités de Jacques Séguéla pour Carrefour, des slogans des manifestations contre le G8 ou le rassemblement du Larzac ? Y aurait-il une incompatibilité entre le design et la responsabilité politique ? Le design ne nécessiterait-il pas d’être absolument décomplexé vis-à-vis du fait qu’il est l’ornement du luxe à l’échelle des masses ? C’est étrange de constater que, (depuis le 11/09 peut-être…), le design semble gagné par le sur-moi politique qui encombre depuis longtemps d’autres arts, (le théâtre par exemple)… Quand les parures et les fantaisies se cachent, c’est mauvais signe pour la civilisation. Le design ne doit-il pas au contraire revendiquer fièrement sa nature de faire naviguer les valeurs du luxe au confort, et vice-versa…

Pourra-t-on jamais produire un couteau qui coupe bien, et qui ne fait pas mal ?

Est-ce à dire que le design agit seulement sur les centres nerveux du consommateur et non sur l’âme du visiteur ? Quelle étrange question… Du moins pourrait-on, et faudrait-il – dans une perspective morale - mais n’avons-nous pas dit que le design devait tendre à une certaine amoralité ? – que les maîtres d’œuvre du design gardent présent à l’esprit la fourche entre laquelle leur art est le plus intense : l’objet tend à se faire image dans un monde d’image, (c'est-à-dire qu’il répond aux terribles lois de la représentation) ; mais aussi : l’objet appartient au monde, doit s’y inscrire et même le modifier… Peut-on espérer donc qu’il ne s’agisse pas de course à l’originalité, mais d’une attention aiguë au réel - le réel concret autant que le réel imaginaire ?

08/03/2005

Le Dernier Caravansérail

Le Dernier Caravansérail

Notes sur Le Dernier Caravansérail
(Odyssées)


Création collective du Théâtre du Soleil

Vu à la reprise du spectacle en mars 2004

« Ce faisant, nous en sommes arrivés à la situation évoquée dans Stalker : le présent se confond avec le futur, en ce sens que le présent renferme tous les prémisses de l’inévitable catastrophe que nous réserve le proche avenir, ce dont nous avons pleinement conscience, tout en étant incapables de l’éviter. »
Andreï Tarkovski. Le Temps scellé.



Invasions à Calais

Ce spectacle met en scène le drame qu’a connu la frontière franco-anglaise à la fin du XXé siècle, jusqu’à peu après le 11 septembre 2001, lorsqu’elle se trouvait le théâtre d’une arrivée massive de tous les migrants du Sud et de l’Est, en une figure inversée et clandestine de débarquement. Piégée par la dégradation de ses racines humanistes en culte humanitaire, la communauté occidentale s’était trouvée obligée d’installer un camp d’accueil, via la Croix-Rouge, dans les anciens entrepôts qui servaient à abriter les voussures du tunnel sous la Manche, sur le territoire de la petite commune de Sangatte-Blériot… Car en attendant que les envahisseurs sans empire puissent infiltrer Albion, comme un retour de bâton des guerres de la fin du moyen-âge, les bourgeois de Calais, qui détiennent toujours les clefs des remparts, avaient décidé de libérer la cité de ces fantômes de couleur, errants dans les rues, dormant sur les bancs publics ; des individus mâles pour la plupart, qui effrayaient les enfants et menaçaient les jeunes filles, en attendant la nuit de pouvoir passer la frontière, comme les aventuriers existentiels d’un film de Tarkovski… Sauf que les Stalkers de la Zone E-ropA, chargés de convoyer les titulaires au passage, n’étaient pas des serviteurs de l’Autre, habités par une foi de gardiens, comme les stalkers du film, mais des voyous, kurdes, bulgares, turcs, algériens, lituaniens ou autres, et qu’ils partageaient leur temps entre le trafic de drogue, d’hommes, d’armes, de femmes et peut-être de MyZstiK, une drogue synthétique de dernière génération, apparue aux approches du XXIé siècle – lorsque le temps commença à devenir une substance chimique hautement toxique…

Ariane Mnouchkine, en compagnie de ses comédiens cosmopolites - comme eussent dit les critiques fascistes - et de la poète Hélène Cixous, s’est attaquée au lieu de l’Enfer, comme elle l’a fait avec le Fleuve Jaune, la Révolution Française, le Cambodge de Sihanouk, le Roi Soleil ou la tragédie du Sang Contaminé…

Pour lire la suite de cet article, cliquer sur "Théâtre du Soleil"...

01/03/2005

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Retour sur la Digue

Dans Tambour sur la digue, son précédent spectacle, Ariane Mnouchkine opérait une utopie humaine à même la chair de ses acteurs – car ils lui appartiennent – et de ses spectateurs – car nous aussi, nous lui appartenons. Elle faisait du théâtre l’île d’une tempête au cours de laquelle la scène, lieu et durée, espace et temps, devenait un véritable centre nerveux et affectif, propre à déterminer de l’humanité dans l’homme. Et comme c’est par la viande et le verbe qu’on œuvre, l’idée, l’idée d’homme qu’on a couramment, était soumise à rude épreuve. Le comédien, poussé à l’extrême limite de la marionnette, semblait ne plus s’appartenir ; Caliban aux mains d’un Prospéro féminin aussi infiniment exigeant que généreux, et capable d’en tirer cet « humain » qu’on n’espère plus...

Le texte d’Hélène Cixous donnait une voix de bois finement travaillé aux pantins de chair, pour leur faire conter la parabole de l’homme face aux désordres naturels ; et les figures chantaient comment l’homme s’agence politiquement face à l’inondation ; et l’on comprenait la cause première de tout contrat social : faire face au monde pour que le monde garde une trace de l’homme. Les mots du texte s’inféodaient corps et âmes aux exigences physiques du spectacle ; horlogerie mise au service de la signification, dans une entreprise de dire pur du corps humain. En nos temps de bavardages, où parler n’a pas plus de poids que les gouttes de la pluie sur la toile d’un parapluie abandonné en cours de bombardements aériens, le texte de Cixous tirait les fils dérisoires par lesquels la parole se meut sur le plateau, pantin doué d’âme par le regard que souffle les spectateurs... Et mystère définitif, le poème se faisait mouvement, créait l’espace, entre vastitude sans terme du cosmos et mesure humaine d’un guignol tragique…

24/02/2005

Echanges...

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