23/02/2005
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L’Agent Dormant
L’Agent Dormant injecté parmi les spectateurs du Dernier Caravansérail doit l’avouer sous la contrainte : le spectacle ne renouvelle pas la prouesse de la pièce précédente… Nous semble-t-il - car l’honnêteté nous pousse à dire que nous n’avons vu que la première partie de l’œuvre, intitulée « Le Fleuve cruel », qui en compte deux d’égales longueurs (trois ou quatre heures). Nous n’avons pas pu suivre le périple dramatique jusqu’au bout, et peut-être avons-nous manqué le sens que seul le temps de la représentation peut délivrer, lorsque, comme dans un Nô, le spectateur s’est endormi et réveillé plusieurs fois face à l’action, au point de ne plus savoir quand il assiste et quand il rêve le spectacle, qui, alors, devient véritablement une expérience spectrale de sa propre vie intérieure… Pour des raisons très provinciales nous n’avons pas vu la partie - dont le titre « Origines et destins », promettait les révélations les plus incontournables… Par ailleurs, nous avons recueilli certains éléments sur la réalité dont le spectacle entreprend de traiter, au cours de plusieurs voyages que nous avons faits à Sangatte, entre octobre 2001 et mars 2004, à la rencontre des réfugiés et des habitants indigènes qu’ils submergeaient… Notre situation nous rend donc similaire au spectacle d’Ariane Mnouchkine, un pied dans la réalité et un autre dans la fiction ; c’est cette ambiguïté qui nous autorise – à nos yeux - à écrire ce rapport qui, pour n’être pas fleuve, n’en sera pas moins cruel…
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22/02/2005
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Sur les plateaux de l’âme
« Mais comment notre théâtre peut-il transporter ces coquilles de théâtre et ces brins d’êtres humains sur son océan de bois et de toiles ? C’est tout un peuple occasionnel d’étrangers disparates et menacés que forment ces atomes fuyants sous les rafales politiques, dans nos siècles cousus de fils barbelés » peut-on lire dans le programme de Le Dernier caravansérail, en attendant que la scène toujours majestueuse du Théâtre du Soleil soit enfin occupée par les acteurs. Au commencement du spectacle, la lumière tombe lentement et annonce la longueur du voyage qui nous attend. La musique multi-instrumentale et orientalisante ne manque pas d’évoquer un grand film d’aventure, monumental et sentimental, Le Patient anglais ou Lawrence d’Arabie… Il y a une tempête sur la scène. Des tentures agitées par les acteurs sur des sons de tonnerre. Des hommes tentent de traverser ces éléments déchaînés. C’est merveilleux parce qu’on est nous-aussi suspendus au fil de la survie, au drame pur de ceux qui passent, de celui qui tombe, qui tente de remonter le courant, de celui qui sera sauvé et de celui qui ne le sera pas, et disparaîtra sous nos yeux, englouti par le tissu gris, avalé par les éléments de l’univers ramené au chiffon de texte et de mise en scène.
L’émotion est totale et la musique enfin concourt au rêve. Grâce aux vieilles machines du théâtre, on a nous rendu littéralement témoins du temps réel d’une traversée de la scène, dont les événements politiques, les informations d’actualité, les témoignages héroïques, bref, la réalité toute entière telle que la télévision nous la met dans l’œil, finissent par devenir simple condensation métaphorique d’une réalité bien supérieure : ce qui agit sur le plateau de l’âme, et embraye la chaîne du vivant, cette matière en décomposition, pétrie d’influx nerveux et de courants chimiques, tâtonnant pour produire dans le temps, la continuité organique de la pensée, action aussi fabuleuse et dérisoire que la marche d’un acteur sur les planches...
A partir de là, le spectacle va faire se succéder des tableaux alternant ce qui se passe d’un côté, dans la zone constituée par le camp d’accueil, la frontière, les environs du village, avec ses plages, ses abribus, ses cabines téléphoniques ; et de l’autre côté, ce qui se passe dans le pays de départ, l’Afrique, ou bien l’Afghanistan, (pour constituer une espèce de suite au Tartuffe embarbé d’il y a quelques années, et continuer d’affirmer une passion anti-islamiste combattante)… Ces tableaux semblent inclus dans de plus larges mouvements, qui par cercles concentriques, nous entraînent des situations collectives jusqu’aux drames particuliers, les premières constituant à la fois le contexte des seconds, et le véritable objet du spectacle…
Entre chacun de ces mouvements sont diffusés des enregistrements de témoignages, d’interrogations de l’équipe sur le bien-fondé de leur ouvrage, de chants ou de courriers envoyés à des réfugiés, ou par des réfugiés, qu’on suppose rencontrés au cours de la préparation du spectacle…
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21/02/2005
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Zone de transit – dans les intestins de la fiction
Les différentes fictions qui se succèdent analysent les mécanismes relationnels du camp, montrant les réfugiés face aux employés de la Croix-Rouge, aux policiers, mais aussi les réfugiés les uns par rapport aux autres, selon les intérêts contradictoires des ethnies, des passeurs, des proxénètes, des dealers, des hommes et des femmes... Pris entre l’urgence et la quasi-impossibilité du passage, on essaie de traverser la muraille, d’échapper aux forces de sécurité qui vous tirent des tunnels et vos renvoient au camp en vous disant : « A demain », comme dans un jeu vital et absurde, où sont misées les valeurs des mille et une sociétés du monde qui, enfin, se rencontrent sur un échiquier à la mesure des ambitions du monstre humain futur. Car Sangatte effectivement a été un creuset, un chaudron, dans lequel les sorcières de l’avenir ont jeté les différents ingrédients des mythes, des principes, des conceptions, des croyances du passé, pour en tirer les combinaisons chimiques imprévisibles qui alimenteront les esprits à venir. Quels mythes fondateurs tireront les enfants de ces hommes et de ses femmes qui pourront dire, lorsqu’ils se rencontreront dans quarante ans, montrant peut-être une blessure comme on se montrait des chiffres tatoués : « On s’est déjà vu, non ? On s’est connu dans le camp, en septembre 2001… »
Ainsi aurions-nous envie de résumer comme suit le sujet latent du spectacle : Quel est ce corps nouveau que cette nation constituée d’apatrides qui n’ont que très peu de raisons de s’entendre entre eux, une fois passées les épreuves de la survie immédiate, et que leurs origines, au contraire, participent souvent à jeter dans des conflits à mort, et qui constituent malgré tout le peuple mondial, est en train de se déterminer ?
Lorsque nous sommes entré dans le camp pour voir de nos yeux ce que la télé nous montrait, début octobre de cette funeste année, nous n’avions pas l’autorisation de la Croix-Rouge, qui se méfiait de tout ce qui tient un stylo, journaliste ou écrivain du dimanche, et nous avons entendu le frémissement des afghans qui grondaient à l’idée d’une offensive américaine sur leur pays. L’administration du camp avait obtenu des représentants de ce pays qu’ils écrivent une déclaration par laquelle ils condamnaient l’attaque contre le World Trade Center, et soutenaient l’entreprise américaine contre le régime des Talibans. Il est probable que les mots de cette déclaration fussent vrais ; nous ne savons rien de leur spontanéité ; nous ne doutons pas de l’ampleur des malentendus dont ils procédèrent…
Quant à la réalité de la vie dans le camp, nous n’avons pas vu grand chose de nos yeux, à part la précarité et la tension qui ne manque pas de monter dans un hangar où sont réunis plus de mille personnes qui ont brûlé leur passeport. Il aurait fallu passer du temps dans ce camp. Travailler avec ces gens, aider la Croix-Rouge. Ce que nous n’avons pas fait, et que nous aurions sûrement mieux fait de faire, semble-t-il, plutôt que d’écrire des foutaises....
Ce que nous relevons avec malaise, c’est que le spectacle de Mnouchkine ne nous a rien fait voir de plus que ce que les comptes rendus des médias nous avaient laissé imaginer. L’idée de spectacle-documentaire est un écueil, ce que le spectacle nous révèle, brutalement - à nous qui n’avons pas été emportés corps et âme avec Le Dernier caravansérail – c’est que la réalité extérieure ne peut pas être le matériau brut du théâtre… La fiction est un estomac du réel, et le théâtre tout particulièrement, nous emmène dans des entrailles actives, là où les sucs et la matière digérée se séparent, au moment de la transformation chimique / Le réel des événements serait un aliment trop pauvre pour ce ventre…
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14:35 Publié dans Théâtre du Soleil | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
20/02/2005
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« Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines, car il se multiplie lui-même. Des êtres vraiment déracinés n’ont guère que deux comportements possibles : ou ils tombent dans une inertie de l’âme presque équivalente à la mort, comme la plupart des esclaves au temps de l’Empire romain, ou ils se jettent dans une activité tendant toujours à déraciner, souvent par les méthodes les plus violentes, ceux qui ne le sont pas encore ou ne le sont qu’en partie. »
Simone Weil. L’enracinement.
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19/02/2005
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Séparation des êtres
Ce que nous retrouvons puissamment dans le spectacle d’Ariane Mnouchkine, c’est un spectacle-monde, qui raconte l’E-ropA en creux, l’E-ropA en tant que vide et appel d’air, qui gobe le cœur de l’œuf qu’est le reste du monde, laissant peu de chance à ce que rien de bon n’éclose entre les guerres et l’hostilité des climats…
Le spectacle montre d’abord, selon un principe de déclinaison, l’émotion de la séparation des êtres - et la brutalité de la frontière - de toutes ces lignes intangibles qui séparent les corps…
Comment se fait-il alors, que les scènes du spectacle soient aussi souvent à la limite du sensationnalisme ? Et qu’elles évoquent trop souvent les articles que nous lisions dans Libé : les batailles entre kurdes et afghans, les viols des femmes par les hommes mal dégrossis, l’émotion de la traversée des grillages autour de l’échangeur, les règlements de compte pour affaires d’argent, les jonctions entre les trafics de drogue et le business des passeurs, l’infiltration du camp par les islamistes en fuite… Au lieu de mettre en scène les embarras minuscules que sont l’attente perpétuelle : devant le miroir pour se raser, devant les chiottes pour se soulager, devant l’infirmerie pour faire soigner un bébé, devant le bureau pour comprendre un papier, devant chez l’épicier pour acheter un poulet, devant la route pour qu’on nous prenne en stop – ce qui n’arrivera pas – devant la mer pour voir les côtes anglaises… Les embarras minuscules que sont les regards dans la rue, l’incompréhension et l’hostilité.
Ariane Mnouchkine ne revendique pas strictement la mise en scène, renouant avec la notion de création collective : est-ce l’indice que le bateau de la fiction a été débordé par les vagues du réel ? L’artiste par le propagandiste ? Le théâtre se trouve-t-il – nous nous répétons - confronté à son impuissance à concurrencer l’actualité ?
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18/02/2005
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L’étranger endotique
Il ne s’agit pas seulement d’exprimer un sentiment de déception quant à un spectacle d’Ariane Mnouchkine. L’œuvre générale dans lequel il s’inscrit n’a que faire de nos jugements et de nos lignes empêtrées. Et le spectacle a rencontré un succès suffisant pour faire paraître l’inutile vanité de notre critique. Si nous la menons quand même, c’est parce que l’échec que nous avons cru voir dans le spectacle nous renvoie aux accords secrets et meurtriers de la réalité et du théâtre, dans le domaine de l’espace et du temps. Et par-delà, aux fondements de notre rapport à la représentation du réel. Cette question de la représentation nous semble liée à la possibilité même de la démocratie, en tant qu’élaboration occidentale des rapports de masse.
Le sujet de Le Dernier Caravansérail comporte cela de nouveau, de terriblement nouveau, c’est que la source d’exotisme, qui peut parfois, au théâtre, compenser l’éloignement dans le temps - si l’on en croit Racine - s’est retournée sur elle-même, puisqu’il s’agit d’une histoire d’orientaux non-imaginaires venant dans le lieu même où le théâtre est produit, à la porte du théâtre pour ainsi dire - dans le jardin des spectateurs - en E-ropA... Les possibilités d‘éloignement imaginaire deviennent alors très réduites puisqu’il s’agit du voyage de l’autre chez moi… Contrairement aux turqueries, persaneries, indianeries, et autres micromegaceries, où le sujet restait l’Occident tel qu’il se concevait lui-même, projeté dans un Autre bienvenu, le phénomène qui nous advient en ce début de millénaire est plus délicat, et plus lourd de conséquences : l’Occident doit faire avec la pensée que les hommes d’autres mondes se font de lui ; l’Occident entre alors dans un monde qu’il n’a pas pensé, que d’autres élaborent, ailleurs, autrement, d’une manière étrange et imprévue… Par le miracle du discours indirect libre et de la focalisation interne, l’intrus n’est plus l’objet du récit mais son sujet. Le regard de l’extra-terrestre nous emprunte le nôtre, nous nous voyons par ses yeux, nous sommes devenus lui…
L’Odyssée décrivait le parcours d’un grec sur les frontières séparant le monde civilisé du monde barbare. L’état des lieux que le voyageur dressait pouvait constituer le texte fondateur d’une civilisation qui a depuis lors tenté de toujours repousser les limites du territoire des peuples buveurs de vin, avec toutes les conséquences cruelles qu’on connaît, lorsque des soudards massacrèrent les noirs, les jaunes et les rouges, au nom du Christ, des Lumières laïques et positivistes ou de l’intérêt capitaliste... Manifestement, le sens des odyssées s’est inversé depuis la prise de conscience des peuples colonisés de leur liberté à disposer d’eux-mêmes, idée occidentale irriguée des courants contradictoires qui vont de la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen », de Le Capital, de la Constitution des Etats d’Amérique mais aussi de traditions exotiques, coraniques, confucéennes ou même animistes…
Comment l’étranger devient endotique, tel aurait dû être l’horizon d’un spectacle sur ce phénomène que d’autres appellent en tremblotant l’ « invasion de l’Europe », secoué par la sainte et annale terreur de devenir-autre...
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17/02/2005
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« L’idée même de voyager aux antipodes afin d’étudier des populations et des cultures étrangères est propre à l’homme occidental ; elle vient du génie prédateur des Grecs ; jamais aucun peuple primitif n’est venu nous étudier. D’un côté, il s’agit d’un élan désintéressé d’aspiration intellectuelle. C’est l’une de nos gloires. D’un autre, cependant, c’est une forme d’exploitation. Aucune communauté indigène ne demeure intacte après la visite de l’anthropologue – si habile, si effacé, si délicat soit-il. L’obsession occidentale de l’investigation, de l’analyse, de la classification de toutes formes vivantes est en soi une forme d’assujettissement, de domination psychologique et technique. »
George Steiner. Nostalgie de l’absolu.
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16/02/2005
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Que fait de nous le monde ?
Plastiquement, Ariane Mnouchkine continue son travail sur la meilleure manière d’employer le corps de l’acteur pour dire une conception de l’humain, exigeante, disciplinée et perfectionniste. On voit aussi à l’oeuvre dans son travail cette utopie humaniste : que l’humanité soit définie par le lien affectif… Comme si entre la Révolution Française et le Sang Contaminé, il n’y avait pas eu la grande fission d’Hiroshima et Nagasaki, et la grande, et intime désaffection qui s’ensuivit… Cet acte de foi semble être noué chez Mnouchkine à une mythologie de l’artisanat et des matières nobles – parallèle à cette idée de l’homme-étoffe, l’homme- forgé, l’homme-métal trempé – alors que l’homme d’aujourd’hui est souvent moulé en résines polymères pour s’adapter aux rouages des machines à produire des trucs et des machins qui constituent le playmobil humain.
Pour rendre palpable le fait que les personnages sont prisonniers d’un enfer d’une nature inédite, comme projetés dans un non-temps, ni vraiment passé, mais pas non-plus présent, les acteurs sont montés sur des planches à roulettes, celles dont on se sert pour déménager les meubles, ce qui oblige à balayer la scène entre chaque tableau selon le principe absolutiste que pas un seul grain de sable ne doit rester sur le plateau.
Le monde a donc son mouvement propre, qui joue avec les hommes. Et qu’en fait-il, des hommes, le monde ? Ce qu’on fait avec les mouches quand on pêche pour le plaisir, ou qu’on s’ennuie…
Les acteurs sont déplacés à vive allures, à la vitesse de la course la plus urgente, celle de la fuite, ou de l’arrivée à bon port, par d’autres acteurs, forces anonymes et sans visages, qui les livrent sur des espaces de jeu : infirmerie, baraquement, abribus, cabanes, parapet en bord de mer, autant de décors décentrés dans le vide du vaste plateau, comme arrachés à un cliché de reportage, îlots figuratifs isolés sur la scène… Le jeu des acteurs, très expressif, comme dans un film de Kusturika, est néanmoins trop peu stylisé, comme embarrassé par l’idée même de ces « planches à roulettes », dont le mouvement linéaire impose un statisme à l’acteur. Autant la manipulation des acteurs par d’autres acteurs leur donnait une énergie étonnante, dans Tambours sur la digue, autant sont-ils ici comme dépossédés de leur vitalité. La musique instrumentale qui accompagne perpétuellement l’action en devient redondante et illustrative.
Ce n’est plus l’homme-marionnette, mais l’homme-figurine, santon en guenille, biscuits de misère, et nous sommes face à la miniature d’un mystère moderne et démocratique qui ne trouve pas le souffle cosmique qu’une cité laïque ne peut puiser, comme nous l’avait appris le Théâtre du Soleil, que dans l’histoire, la pensée et l’amour du monde.
Néanmoins, dans cet espace vaste, libre et flottant, ces mouvements de pions humains nous rappellent-ils salutairement que la perspective n’est pas une ligne figée, mais un mouvement. Le mouvement de l’œil qui se cache dans l’œil. Certaines scènes, comme celle de l’attaque du baraquement, en gagnent un vertige proprement cinématographique. On a le sentiment d’un spectacle sans centre, qui évoque évidemment la mondialisation, énucléant le monde de son œil, laissant les axes dériver... Malheureusement, c’est avec ce même flottement que l’action se concentre exclusivement sur la mécanique des processus sociaux du présent, délaissant toutes lecture historique de la situation…
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15/02/2005
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Le Mal ou l’Ennemi
Si la violence politique, et la guerre, sont présentées dans les saynètes comme les principales causes de l’émigration, la misère, elle, est très peu mise en action ; alors que les témoignages qui ponctuent le spectacle l’évoquent autant, sinon plus, que la terreur et le chaos : c’est comme si on avait été encore une fois tenté par le péché du sensationnalisme et du militantisme, contre la pesanteur des petits faits et l’austérité banale de la tragédie d’un monde sans idoles…
A ce titre, la critique des talibans reste très simpliste, et caricaturale, et rate l’objectif qu’elle devrait atteindre : rendre compte du mal, d’un point de vue éthique, ou encore, définir l’ennemi, d’un point de vue politique. Les deux raisons, à nos yeux, de cette faiblesse du spectacle, sont d’abord, l’absence d’enjeu métaphysique de l’aventure racontée, l’aventure d’hommes qui sont montrés exclusivement dans leur dimension d’êtres humains, comme s’ils n’étaient pas aussi des êtres religieux engagés dans un parcours bouleversant non-seulement du point de vue des conditions socio-économiques que le tiers-mondisme a eu raison de toujours repérer et dénoncer, mais aussi sur le plan métaphysique, dans le sens où il n’est pas rien, pour ces hommes, de devoir s’exiler dans la terre des mécréants, et ses soumettre à leurs lois, et dépendre d’eux ; et ensuite, ce qui grève le propos du spectacle est l’absence de mise en perspective historique, comme les spectacles sur le Cambodge ou la Révolution française avaient su les ouvrir.
L’artiste doit se faire l’avocat du diable, surtout lorsqu’il entreprend de désigner l’Adversaire.
Le personnage du proxénète lui-même, crapule dégueulasse, est plus riche d’ambiguïtés que les « étudiants », plus touchant par son parcours de magouilles, de violence et d’embrouilles, toujours rappelé à la responsabilité de ses choix par l’innocence de sa petite fille, qui lui téléphone depuis leur pays, et à qui il chante des chansons sur le portable... D’ailleurs un véritable destin attend ce Raskhalnikov couvert de putes : un châtiment pour ses crimes. Au contraire, les talibans sont des brutes sans épaisseurs, briseurs d’amour, tueurs d’oiseaux, et égorgeurs de jeunes gens épris. Ces crimes de théâtre ne constituent pas vraiment, à nos yeux, des équivalents symboliques ou métaphoriques suffisants pour dénoncer la manière effrayante dont les talibans affament le pays, acculturent les populations - les femmes en particulier, si l’on veut – parviennent même à susciter une certaine audience de la communauté internationale, envoyant des équipes diplomatiques à New-York, à l’ONU, à Pékin, pour négocier des accords avant de dynamiter des bouddhas ? Aller plus au fond des choses aurait impliqué de montrer comment ce groupe jaillit d’un haut moyen-âge futuriste a paradoxalement restauré l’ordre et la sécurité dans le chaos laissé par les guerres contre les soviétiques, et par les batailles entre les chefs, Massoud compris, ordre grâce auquel ils avaient pu gagner le respect d’une partie de la population, intégrer et alimenter les plans ambitieux de reconquête islamique du monde par les théoriciens de Al Qaida.
Le mal, c’est ce que le communisme évacuait de l’enfer, en évoquant « les damnés de la terre » sans interroger la question d’un péché… Pourtant le recours au langage religieux, dans une phraséologie athée, ne pouvait faire l’impasse des corollaires du lieu commun de l’enfer… Nous sommes victimes aujourd’hui de cette lecture faussée, non pas seulement du monde, mais des mots. Et c’est ce dont les hommes de bonne volonté ne savent se départir lorsqu’ils ne veulent recourir ni à la religion du christianisme, ni au dogmatisme du gauchisme : le parti-pris des opprimés transforme les opprimés en choses, en choses du désir occidental qui consiste à borner le monde à l’horizon de lui-même. Alors que l’homme, si nous devions tenter à nouveau une définition, maladroite et insatisfaisante, comme un outil taillé à l’emporte-pièce de l’urgence, nous devrions recourir à la tarte à la crème hobbesienne, et l’homme donc, serait cette chose capable de mal.
Mais si nous voulons quitter la phraséologie morale et recourir au rationalisme historique pour expliquer ce que nous n’avons pas vu dans le spectacle mais dont l’absence hurlait - c’est à dire l’ambiguïté de l’Autre dont la misère ne fait pas l’Ami, malgré la compassion fraternel que nous pouvons ressentir à l’égard de son destin - nous souhaitons citer une petite phrase très significative qu’on trouve au début du livre de Bruno Etienne, L’Islamisme radical, qu’on ne pourra soupçonner d’islamophobie, ni de sympathie droitières. Il écrit en 1987 : « Un de mes collègues russes, spécialiste du monde musulman, me disait qu’il ne comprenait pas l’enthousiasme de la gauche française pour la cause afghane : pour lui, l’U.R.S.S. « sauvait l’Occident de la barbarie islamique ». Autre témoignage, fort peu écouté : Jacques Abouchard a bien signalé à son retour de captivité que l’Islam des résistants afghans ressemblait fort à ce que généralement les masses-médias dénoncent en France sous le nom d’intégrisme. Mais qui l’a entendu ? Par-delà cette dénonciation, le problème en fait reste entier. Si Georges Marchais a pu invoquer audacieusement la féodalité et le droit de cuissage pour justifier l’invasion soviétique, les anthropologues avaient, peut-être, une responsabilité dans ce délire. »
Qui se souvient ?
“How many goodly creatures are there here !
How beauteous mankind is ! O brave new world!
That has such people in’t.”
Shakespeare. Tempest, V,1.
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14/02/2005
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Zone décentrée
La caricature mise en œuvre dans le traitement des « méchants » (parlons comme dans un film hollywoodien) renvoie encore une fois à des articles de journaux plutôt qu’à une expérience appréhendée comme si elle était vécue. Et comme dans n’importe qu’elle œuvre de propagande, l’émotion du peintre, et son désir de finir sa phrase, passe devant le sujet qu’il aurait dû convoquer, malgré toute sa répugnance – à cause de ce dégoût sacré devant les possibilités diaboliques – c'est-à-dire, facteurs de fission - de l’être humain devenu monstre… Les talibans ne méritent peut-être rien d’autre qu’on leur renvoie leur manichéisme ; mais alors il ne faut pas faire de théâtre ; Richard III et Roberto Zucco ont eu droit à leur part d’humanité : comprendre n’a jamais signifié faire l’éloge… Il y a des déterminations historique en Afghanistan, qui passent par l’invasion soviétique et la longue résistance des différentes ethnies, soutenues et manipulées par des agents anti-soviétiques ; et ces déterminismes vont sûrement chercher plus loin, dans la vieille culture tribale et guerrière née sur une terre qui constitue un lieu de passage, traversée depuis toujours par des puissances colonisatrices …
Dead end
Nous pouvons penser que toutes ces choses sont développées dans la seconde partie, que nous regrettons de n’avoir pas vue, « Origines et destins », qui devait donc être un étrange spectacle, portant à la fois sur l’Afghanistan et l’Europe…
Cette confusion, ou plutôt cette indécision, est donc le dernier point faible du spectacle dont on ne sait s’il a pour véritable sujet les talibans et le terrorisme, le machisme et l’oppression des femmes, l’Europe et sa gestion des frontières, l’immigration et… Tout au long du spectacle, on voyage donc dans le règne de l’indéterminé. Si ce domaine est propice à la fable théâtrale, le sujet recoupe trop souvent l’information pure et l’actualité pour que cela n’ait pas pour conséquences de tronquer le monde, l’inscrivant dans une série de raccourcis où les mises en perspectives se masquent trop souvent par superposition.
Comme dans un film du cinéma muet, mais sans le mélo, les gags ni l’épopée, on annonce « Un petit port » ou « Quelque part en Afrique »… Parle-t-on du port de Calais ou d’une ville australienne, on ne le saura pas, alors que le personnage central de cette histoire aurait dû être la géographie. Comment ne pas échapper, dans ces conditions, au lieu commun ? C’est exactement ça que le drame de Sangatte aurait dû nous révéler : dans la géographie de ce World Trade Without a Center, Brave & New, il n’y a plus de lieu commun que les ground zero, les murs des Lamentations et les no man’s land… Et les artistes en premier, auraient dû décrypter le message que la fin du siècle nous envoyait, comme en guise de bienvenue dans le nouveau millénaire : l’erreur la plus meurtrière de l’Occident, dont le reste du monde a souvent payé le prix fort, mais dont arrive le tour, c’est de s’être fondée dans l’idée de l’universalité. Si ce n’a été l’erreur de l’Occident, disons que c’en est l’impasse, et que nous sommes arrivés en dead end.
Mnouchkine est peut-être trop préoccupée par le façonnage de ses outils humains pour voir que l’enfer était niché dans l’humanisme, et que ses portes sont à présent grandes ouvertes…
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13/02/2005
Suite... et fin.
Jeu de piste
Ce que Mnouchkine fait magnifiquement, et qui se révèle comme l’essence de son art, bien plus que toutes les interrogations sur le métier du théâtre, ses traditions et ses techniques, bien plus que l’engagement et ses idéologies – mais peut-être est-ce l’aboutissement de cette exploration du théâtre et du monde ? - c’est mettre en scène la jeunesse qui réside en ses acteurs - leur « enfance », comme elle a pu dire parfois. Cette opération faite à même le comédien rejoint un des propos du spectacle, qui parle du gaspillage de ces forces, souvent très jeunes, jetées sur les routes, dans les soutes des camions, forces perdues pour leurs pays, utiles à seulement – et c’est déjà l’essentiel – envoyer de l’argent pour faire subsister un village ou une famille… Mais aussi énergies particulières venant irriguer les flots de peuplement des sociétés parallèles de nos pays et bouleverser l’équilibre des peuplements…
Les derniers mois, sur la route qui menait de Sangatte à Calais, on pouvait effectivement voir marcher des adolescents très jeunes, partis d’on ne sait quel pays de l’Est ou du Moyen-Orient… Nul doute que pour eux, l’exil fut un voyage, une odyssée aux dimensions aventureuses et conquérantes, loin de la plainte et du regret, la possibilité même d’une joyeuse dépense de l’énergie nécessaire à survivre…
La mécanique sans fin que dénonce ce spectacle bouleversant et passionnant, encolérant et épuisant – cette mécanique où le passage est organisé par des voyous et empêché par des forces de sécurité, dans une atmosphère de jeu de piste dont le prix est le temps, et parfois la mort, élabore lentement une question, à force d’images et de tentatives décevantes de narrer les événements comme étant ce qui se passe ; au milieu des langues jetées les unes contre les autres, des destins entremêlés, de l’expression d’une révolte contre l’injustice du monde et le scandale de la misère, cette question fait finalement résonner intimement chez le spectateur tous les articles qu’il a lus, tous les documentaires qu’il a vus, et qu’il a cru comprendre, mais que la maladresse, ou la noble impuissance du théâtre, renvoie à l’incompréhensible opéra du monde, chaos où l’on n’a pas d’autre choix que de prendre parti, avec foi dans une réponse, une réponse au moins, à cette question qu’on se pose dans les abris anti-atomiques, lorsqu’on a eu le temps, et la chance d’en trouver la porte : Que va-t-on faire du monde ?
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12/02/2005
Le blog de Whanna dévoilé
Le cahier est un ancien blog retrouvé dans les strates du web par nos Observateurs Partiels.
Nous l'avons reconstitué et le donnons à lire à ceux que les processus de dépersonnalisation en oeuvre dans le monde virtuel intéresse.
Sous la forme d'une série de posts, avec leurs commentaires, on peut lire les badinages de personnes abstraites : V, W, Ludoffy et L/. Leurs échanges sont altérés par les fantasmes des uns et des autres. A un moment, cette relation anodine tourne au vinaigre et les identités volent en éclat. Notamment, on apprend que le rédacteur du blog, L/, n'était autre que W, (autrement connu sous le nom de whanna@whanadoo.fr).
Nous invitons les lecteurs intéressés par cette curiosité à lire la série par la fin, afin de se remettre dans l'ordre d'émission des messages...
Où l'on verra comment l'individu - cette sphère autonome que constitue un face à face avec l'écran - se trouve dépliée, comme la monade, par l'irruption de la présence d'Autrui. L'alphabiet de notre langue, ce codage rigide qui véhicule les messages et les commentaires est le vecteur de ces étranges opérations...
On dit que depuis cette tentative de dépassement de sa schizophrénie par la bloguage, W a disparu de la circulation. Comme si la mise à jour de son identité avait cour-circuité la boucle de sa pathologie.
Pour ceux qui considèrent les mondes virtuels comme des lieux d'aliénation, un contre-exemple : veuillez parcourir les épisodes d'une libération...
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08/11/2004
J.O. AU M.A.C.B.A.
« Nous ne pouvons faire qu’il n’y ait de l’ancien et du sauvage dans le beau ; d’où vient l’autorité, partout reconnue, des anciens modèles et des anciennes formes. Il faut qu’un peu de nature vierge se montre unie à la forme, et la confirme. »
Alain. Vingt leçons sur les Beaux-Art.
Treizième leçon. 11 février 1930.

La perspective d’une visite de musée me fait toujours songer avec appréhension à l’influence de l’épuisement musculaire sur la perception esthétique… Je ne sais pas du tout si j’aime être le corps du passant en visite... J’ignore si jamais personne n’a étudié comment la fatigue de la station debout et de la concentration nerveuse nous prépare à rencontrer l’œuvre qui renversera notre vie. Il faudrait faire la visite avec un danseur et un athlète, et les barder de capteurs, afin de dégager les dispositions physiques qu’implique cette activité de l’homme moderne : la Visite, dérivée du musardage…
Un aréopage de chercheurs pourrait étudier les fonctionnements de cette activité en terme de cénesthésie, de proxémique, de scénographie psychique et de dramaturgie spatiale… Un photographe serait chargé de capter les clichés latents de ce qui constitue une véritable scène archétypale de la condition humaine du siècle, comme une apocalypse de l’homme à l’ère du site… L’essentiel n’étant plus la situation proprement dite, mais le contexte qui me situe, et comment je suis déterminé par ma relation à lui…
Je n’ai jamais vraiment su être celui qui va au musée pour voir des œuvres d’art.
Admirer le musée, avant même que d’y regarder les œuvres qui y sont exposées, telle est ma méthode.
L’attention que tu porteras aux murs est la condition du regard que tu accorderas aux œuvres. Celui qui va voir le match, regarde-t-il le stade ? Qu’y cherche-t-il ? De la notion de beauté appliquée au sport… Je suis sûr qu’il y a dans les écrits d’Alain sur l’art quelque chose de bien paradoxal sur le rapport entre les sensations du corps et l’esthétique, mais je me rappelle seulement cette idée que le beau doit avoir quelque chose qui évoque l’ancien et le naturel. C’est comme ça qu’il explique, dans Vingt leçons sur les Beaux-arts, le goût romantique pour les ruines. Malgré l’incongruité en ces lieux des pensées du vieux professeur, témoin d’un âge classique et défunt de l’humanité occidentale, dissous dans le bain électro-atomique du monde d’après cette modernité qui n’a peut-être jamais eu lieu, je me demande encore une fois, à quoi peut me servir d’avoir lu…
Je retrouverai les leçons plus tard, dans le volume original, du vrai papier des années 30, (1930 !), jaunis, les pages craquantes, la couverture absente, déchirée depuis belle lurette par les déménagements et les oublis sous la pluie, le vioque bouquin hérité de je ne sais quel grand oncle lettré… Les leçons douze et treize qui concernent l’architecture s’ouvrent sur cette étrange invitation : « c’est que nous entrons maintenant dans les arts qui sont séparés du corps humain, et dont vraisemblablement l’architecture sera le modèle, par ce caractère nouveau, à savoir qu’elle est inhumaine. » Oui, l’architecture, c’est l’œuvre humaine qui, contrairement à la danse ou au théâtre, voire à la peinture qui a besoin qu’on la contemple pour entrer en fonction, l’architecture reste et continue de fonctionner, c'est-à-dire d’abriter les œuvres ou de signifier la puissance protectrice, lorsque l’homme s’est retiré d’elle, et est retourné à ses affaires… Alain prend pour exemple premier l’arène, vivante pendant la corrida et inhumaine, comme un cratère lunaire, lorsqu’elle est de nouveau livrée à elle-même...
En regardant ce bâtiment austère et lumineux conçu par Richard Meyer en 1995, ces façades de verre et ces murs blancs, sans ornement, dépouillés à rendre jaloux un os cubique ; en m’abîmant dans la contemplation de cet agencement de volumes sans flatterie pour la gourmandise, comme eût dit le vieux maître, je me demande : Qu’est-ce alors qu’un musée réussit ?
Que peut-on attendre d’un de ces lieux qui sert à la production autant qu’à la présentation d’œuvres de création dite « contemporaine », ce courant artistique déjà bien antique, irrigué par les modes, les marchés, les idéologies parfois creuses et les ambitions souvent avides ? On sait combien ces lieux opèrent une influence, non seulement sur les artistes, mais aussi sur le visage de cela qui a pris aujourd’hui le nom exclusif d’art… Le musée est-il vraiment l’alternative qu’on dit à la marchandisation de l’art ? C’est la question sucrée que je suçote dans Barcelone, ville où le luxe et la consommation atteignent un degré de sensualité que seule l’Asie peut atteindre…
Ce que je me dis en fermant les yeux, c’est que la nature de ces lieux inventés par notre temps, est liée au déplacement général de la perception sensuelle vers le concept cérébral…
Il reste à en tirer ce que cela a changé dans la signification que l’art représente pour la société en général, et pour les hommes, ou plutôt disons les gens, en particulier…
En payant ma place, je me prends à admirer la froide plasticité du bâtiment et je me dis qu’en tout état de cause, même dans la perspective détestable de la « muséation », on peut affirmer que si l’architecture du lieu n’est pas conçue elle-même dans le souci de pouvoir faire œuvre d’art, le lieu ne fonctionnera pas comme caisse de résonance des œuvres…
Je vais toujours au musée pour, comme l’idiot qui regarde le doigt plutôt que la lune, voir le musée, contempler l’espace, comme un touriste en virée dans ma propre condition d’homme, ne sentant plus la douleur et la jouissance d’être dans ma chair arrachée de mon image, voire seulement décollé de ma capacité à concevoir. Non, les oeuvres des artistes me laissent de marbre, comme les mendiants sur un trottoir de Dehli, qui au pire pueront à mes narines, ou terniront ma conscience d’un soupçon de malaise… Les êtres, humains ou artistiques, m’indiffèrent ou m’embarrassent, je ne regarde que les monuments, les bâtiments vivre de leur vie de morts ou d’absents…
L’intérieur du musée est rangé comme de vastes étagères qui laisseraient place au vide, pour mieux préserver les salles recelées dans ses double fonds. Lorsque tu entres dans ce qui tient lieu de hall, tu es face à toute la longueur du bâtiment mais aussi toute sa hauteur… Contre les immenses façades de verre qui ouvrent sur l’extérieur, des galeries mènent aux étages situés de l’autre côté du vide littéralement dressé, comme par sa volonté propre, au cœur du bâtiment, comme une nef d’église voûtée à angles droits, s’il est possible, sans cœur, mais percée du fût de colonnes immenses. Comment expliquer d’ailleurs ces galeries en pentes douces, grâce auxquelles on accède aux étages, sans besoin de passer par les escaliers qui montent à travers la colonne ? Ces galeries introduisent des angles obliques dans ce paysage de verticales et d’horizontales démesurées, aussi hautes que larges.
Ici, le regard ne peut se mettre sous la dent que des combinaisons de lignes verticales et horizontales, de carrés et de rectangles, d’ouvertures et de galeries, de pièces et de couloirs… On trouvera même d’étranges rencoignures au détour des toiles… - Pureté abstraite, dure, des lignes blanches tendues dans l’espace vide, selon plusieurs plans – créant une confusion pour le regard, de lignes horizontales, verticales, obliques sous certains angles, croisant des lignes inclinées dans l’autre sens. Les lignes orientent – guident – canalisent – traînent – tractent en quelque sorte tout le poids de l’attention qui se diffuse dans la surface uniforme et sans profondeur des murs blancs. L’ensemble n’est qu’une impression d’inspire, de prise de souffle dans une cage thoracique perfectionnée, libérée des côtes et de tous les accessoires organiques, pour n’être plus que réserve d’oxygène ouverte à la circulation du souffle.
Ou pour dire autrement, l’ensemble, malgré ses volumes, donne l’impression d’une page blanche destinée à recevoir une injection de « passants »…
Par les hautes baies vitrées constituées de longs rectangles de verre horizontaux quadrillés régulièrement dans la façade, et par les jours du toit, la luminosité glisse sur les murs blancs, et tend des ombres translucides, comme une saturation discrète de blancs passés sur du blanc.
Les façades verticales sont revêtues d’un enduit blanc, uniforme, sur lequel les ombres se dissolvent, adoucissant le sentiment des volumes, fondant la ligne des arrêtes qui séparent les plans quadrangulaires des piliers ou dessinent l’envers rond des poteaux, laissant glisser la lumière le long des murs, reflétant celle qui les frappe directement, baignant le tout dans des teintes sous-marines et abstraites, dans les grisés, les verts et les bleus. Et de temps en temps, de longues courbes naissent de ces surfaces et de ces cadres…
On me désigne la hauteur immense de l’espace vide au milieu du bâtiment, autour de quoi tout est structuré. Et je pense au psychologue Eugène Minkowski qui avait le projet d’élaborer une « psychopathologie de l’espace » après avoir tenté de cerner les influences du rapport au temps dans les maladies mentales… Et je me fais la remarque que le musée semble être conçu pour que les visiteurs, autant que les œuvres, soient exposés…
« J’ouvre les yeux. L’espace clair s’ouvre alors tout grand devant moi. Je vois dans cet espace des couleurs et des différences de luminosité, c’est entendu, mais je vois également des objets aux contours précis et je vois aussi la distance qui les sépare les uns des autres ou « l’à côté » qui les met en rapport plus intime, du point de vue spatial. Je vois les choses, mais je vois de plus l’espace vide, l’espace libre qui se trouve entre elles ; et cet espace, je le vois aussi bien que les objets qui s’y trouvent. Il y a de l’étendue, il y a de « l’espace », aurais-je envie de dire, dans cet espace clair. Certes, les choses me paraissent plus matérielles que l’espace qui, lui, paraît plus éphémère et moins palpable (non pas au sens sensoriel, mais au sens phénoménologique du mot) ; je ne l’en perçois pas moins bien pour cela, il sert seulement ici de forme, de toile de fond pour les objets qui s’y trouvent et qui, en ce qui concerne leur matérialité, le dominent.
Il n’est pas dit évidement que cet espace doive se réduire uniquement à des phénomènes visuels ; nous pouvons fort bien y percevoir des sons, mais ces sons seront rattachés aux objets qui se trouvent dans l’espace ; c’est ainsi que je puis y entendre le tic-tac de la pendule qui est sur ma table ou les paroles prononcées par la personne qui est assise en face de moi.
Tout dans cet espace est clair, précis, naturel, non problématique.
Je me situe aussi dans cet espace et en le faisant je me rends semblable, du moins par un côté de mon être, aux choses ambiantes ; exactement comme elles, j’occupe une place dans cet espace, par rapport aux autres objets qui s’y trouvent. Je « rentre dans le rang » de cette façon, pour ainsi dire, et l’espace qui nous englobe tous opère ainsi un travail de nivellement. L’espace devient ainsi « du domaine public », comme je le disais ; je le partage avec tout ce qui s’y trouve ; il n’est pas plus à moi qu’à tout ce qu’il contient en dehors de moi ; je n’y occupe qu’une bien petite place. C’est dans cet espace que je vois mes semblables regarder, se mouvoir, agir, vivre comme moi. »
Eugène Minkowski. Le Temps vécu.1933.
Comment les corps sont « mis en visite » dans cet espace – et je m’extasie sur la révélation de ce principe : tu dois donc être exposé au regard pour éprouver l’invitation à regarder… Reste à savoir regarder quoi ?


Passant de salle en salle, l’héroïne nymphomane, a capté l’attention d’un homme. Elle le mène, et il la mène, entre les toiles abstraites et les visiteurs, dans un ballet au cours duquel il s’agit d’être sûr que l’autre attend la même chose que soi-même. Un gant abandonné et ramassé est l’invitation ultime. Malheureusement, l’héroïne n’en a plus pour longtemps : elle est suivie pas son psy déguisé en femme, qui va l’assassiner dans l’ascenseur de l’immeuble de son amant de passade, à coups de rasoirs. Mais c’est une autre histoire…
En montant les galeries du musée d’art contemporain de Barcelone, donc, et en songeant aux scènes torrides, qui s’ouvre sur l’héroïne se touchant dans une douche, comme Hitchcock a rêvé sans oser le faire, c’est un sentiment de grand gaspillage de place qui nous saisit : un sacrifice de vide, une dépense, une non économie… Comme dans les appartements japonais où l’on gaspille la place d’un rangement creusé dans le mur pour laisser respirer l’espace… En ce début de visite, nous semblons appartenir en propre, et personnellement, à ce principe de respiration appliqué à l’espace…
Vu d’en haut, le sol du rez-de-chaussée, granite sombre piqueté de gris, très poli, réfléchit le reflet des silhouettes en pieds ; quand le sol des galeries qui longent les salles d’expo est dallé de pavés de verre, ouvrant un quadrillage régulier, clair et translucide dans le granite du sol de l’étage où nous prenons pieds pour visiter les salles consacrées à l’artiste Antoni Tàpies...
Encore une fois, la figuration s’est embourbée dans le signe, tracé dans la matière, avec le doigt, un couteau ou un bâton. Pas question de mimésis, une convocation des forces qui agissent ou qui reposent. Seulement des logos de vies, têtes à Toto, croix, cercles, ou des peintures et des dessins de jeunesse…
Les visiteurs se déplacent comme des danseurs de butoh contre les grands panneaux de peinture géologique, terreuse, autant que la matière de Miro est micro-organique. Il y a comme de grands espaces géologiques marqués par le mouvement d’une main. On parle de « peinture » comme de « peintures », disant la matière pour parler de la forme autant que de l’objet ou de son sens. Parfois même, le mot « peinture » donne une indication purement géométrique pour dire la figuration. Un passant fait un petit saut pour mieux y voir dans le ciel épais et brun d’un de ces lieux de peinture, donc, et je m’attends à le voir rester collé, comme enraciné dans la matière. Le corps semble s’approprier la nature tellurique des toiles. Les visages rayonnent dans ce paysage de cadre de bois, d’installations rurales et délabrées, comme des hommages à Alain, le naturel et l’antique absorbant l’asepsie générale des salles de ce grand hôpital artistique, la dimension défunte des matériaux récupérés par Tàpies évoquant parfois une morgue rurale…
« Oval noir » numéroté XV - est-ce un œil ou un lac ?
Les salles sont peuplées de grands corps sombres et matériels qui nous accueillent avec leur rugosité. Il y a une œuvre qui est un zoom, sur la tête de dieu la tête à l’envers ou la tête à l’envers de dieu, ou la tête à l’envers de dieu la tête à l’envers, donc à l’endroit de dieu à l’envers, là où nous nous laissons aller à sourire…
Ailleurs, dans une autre salle, nous savons que les traits maniaques des premiers dessins de Tàpies sont déjà les cheveux et les fils qu’il tirera de ses futurs collages, et qui déborderont des cadres pour se tendre entre les murs des salles d’exposition du musée…
Ensuite, nous privilégions la déambulation hasardeuse, plutôt que le repérage par continent : nous explorons sans cartographie ; c’est ainsi que l’on « procède » dans un musée, n’est-ce pas, où les objets attendent d’être magnifiés dans la perspective de ce qu’on appelle la culture - qui se situe dans la sphère du luxe - au contraire d’une foire ou d’une exposition industrielle, où les objets n’attendent rien, mais se présentent activement dans le champs de l’utile…
Pendant la visite du musée, me revient en mémoire l’anatomie de la station Tarragona – les longs quais dallés de ce marbre d’un noir… grossier – la bande interminable de plastique vert longeant les murs – les escalators encoignés et ronflant imperturbablement – le tunnel obscur d’où procédera la rame – cette impression de solitude – comme une désaffection dans l’attente de l’âme qui vive… Non pas seulement la mienne, mais celle de n’importe qui pour irriguer le lieu étranglé par l’attente du métro…
Le musée et le temps
Perception
Concept
Représentation
Quelles ruines cet édifice fait pour le regard donnera-t-il ?
Je traîne finalement dans le musée comme un supporter dans les gradins d’un stade après la défaite de mon équipe, avant d’aller canarder les cars des hooligans adverses à la cannette…
Le musée serait un stade olympique… L’architecture du stade peut-elle « toucher » le spectateur du match, voire rendre le spectacle sportif à la beauté ? Il faudrait interviewer les artistes qui ont créé pour le musée, afin de déterminer dans quelle mesure la typologie du lieu, sa figure, a orienté leur œuvre… Comme ce lit suspendu au-dessus du vide qui accueille les visiteurs… L’influence du lieu sur la création, ou l’interaction du milieu avec celui qui l’occupe… De même, les sportifs, en quoi le stade influence-t-il la performance ?
Le musée n’est pas seulement un espace, c’est aussi du temps… Le temps qui nous sépare de mon départ, de la fin de la visite, qui devient de plus en plus pressante au fur et à mesure que la fatigue intensifie son action sur ma nervosité…
Dans une des pièces du dernier étage, il y a une installation de projecteurs diapos. L’œuvre est de Dieter Roth et présente un montage d’images de Reykjavik.
Sept projecteurs en action, montés sur des socles de contreplaqué, répartis de façon à projeter sur deux murs réunis par un angle, deux séries d’images lumineuses - une série de trois, et une série de quatre.
Deux grands portants à roulettes sont poussés contre les murs, et un autre plus petit se trouve dans l’entrée, comme un obstacle pour le visiteur, ou une séparation polie de l’œuvre avec le musée : les chariots sont remplis de projecteurs de rechange, et participent à l’installation comme des coulisses mises à vue s’intégreraient à l’esthétique d’un spectacle. L’entrée dans cette œuvre se fait en contournant un meuble en contreplaqué brut, cadenassé, et en venant se poster au niveau du poteau cylindrique blanc qui sert de pivot à la pièce.
Les projecteurs sont installés en triangle, comme un vol d’oies noires en migration vers l’angle profond de cette pièce tapissée par les carrés de lumière, aux couleurs claires, au dessin précis, démonstratif, presque industriel.
Le souffle et le cliquettement des appareils est comme blanchi par l’acoustique glaciale de la pièce et, finalement, en cherchant le meilleur point de vue, on est comme « mis en perception », comme les images sont « sorties » de la perspective par leur projection côte à côte, sur deux plans en regard symétriques - quel que soit le point de vue par lequel a été photographié leur modèle… Le résultat de cette opération complexe, qui met en relation le visiteur et le lieu, et dont l’oeuvre ne serait peut-être que le vecteur, est d’aboutir à une déperdition de la perception du réel au profit d’un jeu entre l’imaginaire et la pensée…
A preuve ?
Pourquoi, je me retourne soudainement ?
Pour voir, dans l’encadrement de l’entrée, disparaître une ombre venant de traverser le cadre… Et j’entends seulement une voix venir du « point de sortie », comme on dit en vidéo, une voix d’enfant… Une ombre d’enfant est-elle une œuvre d’art ? Immédiatement suit le passage d’une femme qui appelle l’enfant.
Lorsque je ressors de la pièce : effectivement, il y a un enfant qui joue. Et la personne que je prenais pour une femme n’est qu’une petite fille, une enfant aux manières de dame, agrandie par le cadre dans lequel elle passait et, surtout, la manière dont elle s’adressait à sa petite sœur - avec une voix que les poupées ne peuvent pas inspirer mais que le petit frère seul éveille.
C’est en repartant que je comprends que l’espace de ce musée est mesuré par, comment dire… le temps du regard... Tu peux parcourir toute la longueur du bâtiment par les salles, en visitant celles qui communiquent entre elles, c'est ce que j’appellerai le « temps du regard », ou de « la visite », ou bien tu peux, si tu es pressé, remonter la galerie jusqu’au bout, économisant ce temps-là, le temps de tout voir, pour te rendre presque immédiatement à une des salles des extrémités, une de ces salles courbes et ondulées, comme des chapelles molles. Et sur le chemin tu auras pu jeter un coup d’œil dans chaque salle, regarder si quelque chose dedans t’intéresse…
18:45 Publié dans Visites de musées | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
02/11/2004
TROP DANGEREUX
Toute la soirée j’ai pensé à ce qu’a répondu C. à ma question sur qui fait jouir qui… A l’idéaliste qui évoquait la nécessité que les deux jouissent, et au cynique qui insistait sur la nécessité première de sa propre jouissance, C disait étrangement : il ne faut pas essayer de faire jouir l’autre… Et ajoutait : c’est trop dangereux…
Ce cahier, la façon dont il est pénétré par des esprits sans corps, commence à me faire peur. Il se développe dans mon quotidien. Et l’altère, le fait passer par son filtre… C’est je crois ce qui arrive à tous les pratiquants du blog… Autant dans la vie ne sait-on jamais vraiment de quoi sont faits les esprits des gens que nous fréquentons, autant le corps établit-il une zone de reconnaissance qui, si elle n’est pas sans imprévus et dangers, est incomparables avec ces âmes qui s’habillent de fantasme pour pénétrer le salon de votre esprit…
Cette étrange idée, qu’il ne faut pas essayer de faire jouir l’autre, à cause des dangers que ça comporte, m’a laissé songeur toute la soirée, dans la salle immense et enfumée de la Paloma, face aux filles qui se succèdent sur les podiums, pour mouvoir leur corps de la façon la plus vulgairement excitante. Mon pote qui est VJ dans la boîte m’a présenté à Wislawa, qui étudie l’économie à Barna, plus particulièrement la théorie du jeu, si ça peut faire rêver certains. C’est surtout son corps qui m’a fait rêver…
On a essayé de débattre de cette question du « jouir faire jouir » et de cette étrange réponse de C., que j’accueille à bras ouverts dans mon cahier… Pour ma part, je pense que C .n’est pas une fille, parce qu’une fille a peu de souci à faire jouir un mec, en général, même si je ne suis pas sans savoir qu’il y a des anatomies qui ont leurs caprices, et je ne parle pas simplement de l’impuissance… Mais personnellement, je crois que cette crainte de ne pas faire jouir est plutôt une angoisse de mec. C’est sûrement la mienne m’a répondu Wislawa, avant même que nous ayons entrepris aucune action plus déterminante que la discussion à bâtons rompus dans le brouhaha de la boîte. Elle, elle m’a soutenue que ça peut être aussi une phrase de fille qui, tenez-vous bien, c’est complexe, et j’ai eu du mal à le traduire du franco-espagnol que nous pratiquions entre deux galoches d’approche : la phrase d’une fille qui dissuade un mec de chercher à la faire jouir, car le souci qui accompagne un effort aussi ciblé de la part du garçon, a toutes les chances de gâcher tout pour lui, et pour elle… Et je ne me permettrai pas d’imiter le charmant accent polonais de la belle…
Le mystère est demeuré entier parce que dans la nuit qui s’en est suivi, je ne me souviens plus trop de qui a satisfait qui. Et avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, s’ajoute le fait qu’il est difficile de savoir qui simule… En revanche, je voudrais à présent essayer de me livrer à un exercice d’évocation de nos accouplements, tant les souvenirs de ces situations sont à la fois confus, et précis comme du cristal… En gros, ce sont quelques flashs qui demeurent, et qui demeureront, je crois, jusqu’au dernier moment, accompagnant toutes mes rêveries, se confondant peut-être avec d’autres souvenirs, dans la grande confusion de tous ceux que dieu a unis en ma chair et qu’il ne séparera plus…
1- Le corps absolument effrayant de beauté marmoréenne de Wislawa projette quand elle danse une aura de jeunesse, comme un épanouissement de l’instant présent en luminosité, ou en glace pure, en même temps que les mouvements de son bassin, de ses jambes et de ses bras entraînent ses seins et sa chevelure teinte en gris, structurant l’espace selon une architecture toute artificielle, irrésistible du point de vue érotique, mais paralysant presque mon érection dans le suspens esthétique le plus abstrait.
2 - Je chasse les pensées parasites et je l’entraîne vers les toilettes de la boîte. Malgré la foule qui se presse sur la piste, nous ne croisons pas âme qui vive dans les chiottes. Nous sommes comme dans la cabine d’un vaisseau fantôme. Ou bien nous ne voyons pas les morts reflétés par les miroirs du paradis. Enfin, je parle pour moi, mais si elle voit personne, personne ne semble la gêner… Dans une des cabines, pas plus propres que n’importe quelle chiotte nocturne, je lui baisse son pantalon et elle me tend son cul, je passe ma main par-dessous et pénètre son abri tout inondé avant de sortir mon zob et, sans capote, foutre donc, je m’y engouffre et la rejoint dans ses mille rotations. Elle ne me demande rien. Ne se soucis de rien. Ne s’inquiète pas. N’ose peut-être pas. Tout comme moi. Ca me semblerait être une trahison suprême pour ce qui naît entre nous de ne pas jouir en elle, longuement, en continuant encore bien après le foutre giclage, comme pour enfoncer un clou, ou tasser la bourre dans un canon, avant l’exécution sommaire… Nous rions tous les deux quand c’est bien fini, et je me retire, et elle regarde entre ses jambes couler ma jute, blanche comme du frais d’huître de gros calibre. Elle me dit en polonais qu’elle traduit ensuite approximativement en anglais : « Japko, it’s a long time nobody let that in myself »… Elle m’explique que « japko » ça veut dire « grenouille » - c’est un peu comme « mon poussin » ou « mon chou »…
3 – Chez elle, Wislawa, donc, se renversait sur le rebord de son petit canapé branlant, pendant que j’avais enfoncé mon majeur et mon index respectivement dans son vagin et son anus, ma langue se promenant sur le rebord de chair tendre qui sépare les deux orifices, la main agrippée à la masse, rapidement indifférenciable pour ma conscience raisonnante, de ses deux énormes seins crémeux, la rendant toute entière plus branlante que le meuble le plus désarticulé de son appartement.
4 - Elle a léché longuement mes couilles avant d’en engloutir une dans sa bouche, pompant très légèrement, au point de me faire un peu mal, sa langue sortant de sous sa lèvre pour pointer vers mon anus.
Et puis elle a remonté le long de ma queue jusqu’à en saisir le gland, comme le pommeau d’une canne en sucre. Et puis elle a tout avalé, jusqu’au fond de sa gorge, serrant avec ses joues, et faisant toutes sortes de bruits d’évier qu’on vide. Ca a duré longtemps, c'est-à-dire, le temps qu’il faut pour que je décharge tout ce que je pouvais, à brûle-pourpoint, au moment où elle ne s’y attendait pas semble-t-il, étant donnée la façon dont elle a sursauté et reculée sa tête, la nuque cabrée, comme un oiseau touché en plein vol. Elle est allée cracher longuement dans les toilettes, en se raclant la gorge mais quand elle est revenue, elle avait gardé le sourire. C’est là que j’ai entrepris de descendre le long de son ventre, en lui écrasant les seins, pour les mêler, et la renverser le dos cassé contre l’accoudoir de son canapé, confère souvenir 3… La sentir s’activer du bassin sur mes doigts qui la manipulaient comme une marionnette à double gaine, m’a redonné suffisamment de trique suffisamment rapido pour que nous puissions continuer, en bonne et due forme, coiffé à présent de l’inévitable capote gluante, qui mêlaient ses odeurs hygiéniques à nos parfums dépouillés de noms…
5 - Elle est à quatre pattes sur son lit. Il branle autant que son canapé, finalement. Elle a la tête qui tourne sur l’axe de sa nuque et ses cheveux volètent. Elle a redressé le croupion pour mieux me sentir, et accompagne mes mouvements de son bassin. Je sens une espèce de mécanique bien huilée et toute adaptée à notre machination. Je peux imaginer sa conscience investir les parois de ses muqueuses pour mieux profiter du frottement de nos organes. Nous nous emballons et perdons parfois le rythme. J’ai glissé hors d’elle et je cherche à me réintroduire pendant qu’elle retient le sentiment qui la mouille. En la pénétrant à nouveau, je l’écrase contre le matelas et nous sommes bien collés l’un à l’autre, et ses mouvements semblent être les miens, et les miens les siens. Je ne me souviens plus de sa voix à ce moment-là.
6 - Les yeux de Wislawa lorsqu’il n’y avait plus qu’eux dans mon regard, et le sentiment de vastitude de son corps de nageuse où les dimensions du mien s’égaraient…
7 - La jeune fille avait parfois cette nuit des allures naïves et brutales, brutes, oui, et enfantines, lorsqu’elle s’agitait dans mes bras, ou m’agitait dans les siens, me secouait pour tirer de moi un dernier spasme, voire s’arracher un orgasme en frottant son pubis contre le mien, espérant s’écorcher le clitoris contre mon ossature comme sur une roche oubliée dans la gouache épaisse de la nuit et de mon sperme collé à nos poils…
8 - La douceur de cette fille qui tourne son visage vers moi, qui ne la connaît pas, et ne veut pas la connaître…Pourquoi a-t-elle parfois, sans raison, ce regard émerveillé ?
9 – Chez elle toujours – en fin de matinée– avant l’heure de prendre le train - Elle a enlevé son pull vert et se retrouve en tee-shirt, ses deux énormes seins dont je sais qu’ils sont blancs, libres sous le tissu usé par les lavages successifs. Je l’enlace et me colle contre elle face à une fenêtre. Je bande contre elle qui le sent et tend un peu le cul en arrière pour se frotter contre mon sexe. Qui peut dire si ce n’est pas la ville derrière la vitre pluvieuse qui nous excite comme ça…
En tous cas, elle se retourne contre moi et m’enlace, pendant que je la serre au niveau des la taille, encastrant sa cuisse entre mes jambes et la mienne entre les siennes, pour que ce ne soient pas seulement nos deux poitrines qui mènent la danse. Quand nous nous décollons, nous sommes tous rouges et échevelés. J’enlève mon pull à mon tour et je dois lui sembler aussi désemparée qu’elle a l’air. Je regarde ma montre, et je sais que je vais devoir partir dans une heure et demie. Nous n’aurons pas eu le temps de faire à nouveau l’amour, et il nous semble ne l’avoir encore jamais fait, et nous connaître de puis si longtemps, et si bien, que nous ne pourrons vivre sans le faire, au moins une fois, pensons-nous… Encore…
Nous ne pouvons cesser de nous irriter l’un et l’autre, comme ensorcelés par cette fenêtre qui nous plonge dans une surface de désir glacé et inassouvissable…
10 - Lui faire l’amour avait été une visite de musée passée à négliger les œuvres, et à se préoccuper uniquement de l’architecture… Je serais bien retourné au musée mais surtout, les œuvres que j’avais ratées cette nuit, (ses sentiments ?) me manquaient soudainement… Les expositions sont temporaires, on ne se le répète jamais assez, et lorsqu’on aime le bâtiment, on voudrait connaître tout ce qui est passé par lui, non ? Les toiles, les installations, les sculptures, mais aussi les visiteurs, le moindre courant d’air ou le plus petit rayon de soleil…
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31/10/2004
Beso de Barcelona
Donc, il a existé un blog anti-Whanna...
C'est à dire que W s'est fait un nom sur google, en allant commenter les effusions des malheureux blogueurs qui n'ont trouvé d'autres lieux pour s'épancher sans retenue, ni prudence. W est une personne publique, pas seulement connue de celui ou celle à qui il a cassé les couilles, ou les pieds... Ces derniers forment même une... communauté... Et sans le savoir, j'appartiens à un phénomène de foule, moi qui avait cru susciter l'hostilité personnelle de quelqu'un...
Non, je suis seulement pris dans une entreprise de marketting personnel. Autant nous écrivons ces blogs pour que des passant(e)s nous gratifient d'un regard, autant un autre, n'importe qui, à seules fins d'exister peut-il entreprendre de décourager les narcissiques blablateurs que nous sommes... C'est justice. La justice existentielle de ces lieux...
Considérant les mésaventures de mon cahier, où mon amour véritable pour une de ces généreuses passantes n'avait pu continuer de se développer, dans la maladroite obscénité de mes déclarations, à cause des accès de rage de W, j'en viens... Comment l'objet de mon amour réagira-t-elle si elle tombe sur cette terrible supposition? J'en frémis... Donc, pardons V, j'en viens à me demander si la passante n'était pas un des avatars de W... Et moi-même, alors, je serais Whanna, qui écrit... écris mon blog... à ma place... Oui, la Toile est un miroir, un tissage de reflets, et le chaos qui a chiffonné mon cahier en vient à me faire douter de qui est le reflet que j'observe sur mon écran...
Si W n'est pas V et V, alors Whanna est la marquise de Merteuil et V, Valmont, car V a basculé habilement du côté de son double V... Et moi, je n'ai malheureusement pas la gueule d'ange de Cécile... Aussi continuerai-je à assembler mes personnalités dans les lignes de mon cahier...
Et en plus, j'embrasse celle qui passe par ces pages, depuis Barcelona, surtout la Lady V dont j'avais cru entrevoir la salutaire douceur... Héautontimorouménos est à toi, 22é lettres...
20:05 Publié dans Le vieux cahier - (le miroir dans le miroir) | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
30/10/2004
TISSAGE MAJUSCULE AQUATIQUE
Ici
ON TISSE DES FILS DE FICTION ET DE TEMOIGNAGES.
ON ENFILE DES MOTS COMME DES MOUCHES SUR UNE AIGUILLE RECOURBEE. NOS PAROLES BOUrDONNENT AU FIL DE L’EAU, CHERCHANT DES PRESAGES dans les entrailles des poissons-chats.
C’est éventrés que nous les rejetons à la mer... comme ça...
Parfois nous en repêchons un qui porte sur son ventre la fermeture éclaire d’un de nos vagues désirs. C’est d’eux-mêmes que les félins liquides reviennent rôder dans les eaux de cet étang que nous déployons en travers l’écran.
Nous avons fabriqué un ordinateur très archaïque.
Au lieu de restreindre notre engagement de téléscripteur au seul mouvement des doigts sur le clavier, ou de la main sur la tablette, nous avons programmé un kode qui permet au logiciel de limon en décomposition - vase et compost - de transcrire en lettres et en signes de ponctuation nos mouvements de bras sur le métier à tisser aquatique, qui mêle les courants de la rivière comme des écheveaux de soie.
Chacun de nos textes a donc sa traduction en tracés de courants, reproduits sur des tapis de fibres synthétiques colorées de vingt-six couleurs, plus une quinzaine d’autres désignant les ponctuations :
, . ; : ! ? ) ( - « »’¨^...
Les rouges, les verts, les bleus, les jaunes, les oranges, les marrons, les noirs, les blancs, sont déclinés, mélangés, cassés, nuancés en combinaisons et camaïeux illimités, comme des images abstraites grossièrement pixellisées… Ces tissus de pailles en plastique sont entreposés dans un estuaire, à l’entrée de la ville.
Il s’agissait pour nous que le corps s’engage dans l’écriture et que l’eau soit traversée de nos chants.
Déclaration du Ministère de l’Intérieur du Tissu et du Miroir.
20:50 Publié dans TEXTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29/10/2004
Bruit de pas
Après tout ce qui s'est passé sur ce cahier-miroir-cerveau je retraverse ces pages silencieuses et vidées de ceux qui leur donnaient vie... Je me demande comment ce cadavre pourra se remettre en route... Il faut parfois savoir laisser mourir. Et c'est mon visage que me renvoient chacune des glaces que constituent ces écrans... Celui que notre nuit dans les couliors de la maison m'a révélé...
J'ai un souvenir d'enfance très angoissant. Une femme marche dans des couloirs souterrains, sur une île où les meurtres se succèdent. L'Ile aux trente cercueils... La qualité de silence que les pas faisaient résonner dans l'aquarium du petit écran noir et blanc s'est inscrit en moi, comme figure sonore de l'angoisse.
18:55 Publié dans Le vieux cahier - (le miroir dans le miroir) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28/10/2004
La Flûte Enchantée
J'ai rêvé de La flûte Enchantée.
"Au secours! Au secours!
Sinon je suis perdu
Un serpent vénimeux
Veut me dévorer"
C'était le dragon de carton-pâte qui piétine sur scène au début du film de Bergman. Et avec l'ouverture qui fend le coeur, la symphonie des visages attentifs du public. Les visages qu'il filme, la patience du spectateur ressemble à celle de l'amour. Le corps de ces hommes et de ces femmes s'est retiré dans le théâtre mental de la pensée.
"Je sens cette divine image remplir mon coeur d'une passion nouvelle"
Les paroles et surtout la musique préparent le corps à l'engagement le plus actif dans le feu de la vie. Il faut avoir suivi le chemin de l'initiation...
Comment a-t-on pu oublier que, comme dans le Fight Club", la première et seule règle était celle du silence ?
09:20 Publié dans Le vieux cahier - (le miroir dans le miroir) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
27/10/2004
Concours d'écriture
Ecrivez un synopsis, une nouvelle, une pièce, ce que vous voulez sur : Iago veut mettre en garde Desdémone contre la folie possessive d'Othello... "Prends garde Desdémone" Bien sûr, il ne s'agit surtout pas de dire "Iago est gentil", il reste la duplicité et l'envie incarnées, mais il veut sauver Desdémone pour la posséder. Peut-être la pure Desdémone est-elle elle-aussi très méchante...
On n'est pas obligé d'employer des termes aussi enfantins que "gentil" ou "méchant", mais on a le droit...
Qu'est-ce qu'on gagne ?
Un post obscène écrit par mes soins, et dédié à votre nom... Que le cadeau ne vous empêche pas de répondre : c'est sans obligation d'accepter
12:45 Publié dans Le vieux cahier - (le miroir dans le miroir) | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note



