25/03/2008

Nous avançons dans le temps

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                                                   Séjour enFOR M OZ

                                      République de ChineTO

pendant les élections présidentielles de 2008TAI WAN

                                            Du 2/2/8 au 3/2/8 2008


                                                                                                       par XLO
                                                                                           The Sputnik Dog


Notre voyage, du 27 février au 28 mars 2008, en pleine période d’élections présidentielles, consistera en un voyage vers le réel de l’île - vers Taïwan...

Quel réel ?

C’est cette frontière que l’écriture repousse en même temps qu’elle nomme.

 

 Nous avançons dans le temps...

 
Le « Réel enfin »...

Pour qui s’attendait à lire un essai politique ou un journal de voyage crédible (ce qui ne signifie pas réaliste), l’auteur souhaite préciser l’idée que le réel est autant le fait du sujet que de l’objet qu’il considère. Ou pour le dire autrement : afin d’avoir une idée réaliste de ce que rapporte un tiers, il est essentiel d’avoir une idée précise de qui est qui, de qui est où, de qui est quand, de qui est quoi, de qui est comment et de qui est pourquoi. Si l’on veut, le réel ne pourra être saisie que dans l’observation de l’observateur.

Ce n’est donc pas du roman qui s’invite dans le réel, mais c’est le « réel enfin », qui tend à forcer la porte du roman du réel. Il est normal qu’on passe par l’intérieur, et l’intérieur n’est pas toujours propre.

« Ne laisser pas les lieux dans l’état dans lequel vous les avez trouvé. SVP. »

Ceci est une clé de lecture, que l’on vous livre généreusement à cet endroit, c’est à dire pas encore trop tard pour continuer le livre, ou le fermer.

Il fait nuit dehors. Nous avons volé vers la nuit. Mais vole-t-on vers la nuit ? Ou à travers elle. Ou à travers le temps, qui se fait nuit ou jour, selon la vitesse de notre vol. Et au cours de ce vol, ce qui reste en nous, le poids étrange de la fatigue...

Nous avançons dans le temps.

D’une certaine manière c’est ce qui se passe.

Nous volons au-desssus de la Russie, actuellement, et nous avons déjà traversé quatre fuseaux horaires. Cela veut dire qu’il fait nuit alors que, si nous étions resté à l’endroit où l’horloge de mon portable est correcte, il serait à peine 18h. Ce serait la fin de la journée, et bientôt le début de la soirée. Ce paradoxe banal n’a jamais fini de m’étonner et pour tout dire et pour tout dire je me fais l’effet d’être un singe devant une boîte de conserve. Même armé d’un ouvre boîte, je ne saurais quoi faire. Elle me semble être encore plus juste que ce qu’elle paraît, cette image que j’ai lu quelque part, il y très longtemps, et qui me revient au moment où je tape ces lignes sur mon portable IBM, cette image du singe armé devant une ironique boîte de conserve contient un mystère dont je ne me doute même pas, comme le sing, même armé d’un ouvre boîte, ne se doute pas de ce que contient la boîte, à moins d’avoir subi un conditionnement, du genre de ces exercices qu’on voit dans les documentaires où les animaux mignons comme des caricatures de nous-mêmes apprennent à interagir avec une machine qui leur propose des choix simples, et la récompense d’un biscuit en cas de succès.

Cette idée que nous gagnons des heures au fur et à mesure que nous volons vers l’est. Et cette idée que pendant qu’il est 22h ici, il est 18h là-bas, et que je suis précisément ici, cet ici toujours en mouvement du fait de l’avion, mais que je peux très bien me mettre en contact immédiat avec quelqu’un de là-bas (si les hôtesses me laissaient téléphoner, au risque de parasiter les communications nécessaires au vol); cette idée que l’heure qu’il est très relative – qu’elle heure est-il ? – me stupéfie et me semble contenir une chose, une substance cognitique dont je ne saurais même pas me douter. Et qui ne pourrait qu’amplifier ma stupéfaction, voire l’approfondir à un point de non retour similaire  à une chute libre depuis la proximité du soleil...

Je suis sûr que plutôt que de tenter d’ouvrir la boîte de conserve, le singe s’empresserait de la diviniser. Il me semble que c’est ainsi que le singe est devenu l’homme. Et que Kubrick s’est trompé. Du moins, en tant qu’homme de spectacle, et du spectacle de l’homo americanus a-t-il dramatisé - trouvant que la boîte de conserve manquait de cachet. Sa brique de bakélite lui semblait sûrement plus cinégénique. Aujourd’hui, je me demande si la boîte de conserve n’aurait pas constitué une icône plus énigmatique et plus majestueuse pour les générations à venir. La pierre tombale spatiale survivra-t-elle au temps, et 2001 constituera-t-il le chef d’oeuvre éternel qu’il donne l’impression d’être ? Au jour de l’an 2001, déjà, nous sommes nombreux à nous être posé la question, (mais JG Ballard le dit tellement mieux que l’auteur de ces lignes, et depuis la sortie du film...)

En tous cas, cette méditation sur le décalage horaire, et la nausée anticipative que j’éprouve en imaginant les quelques jours qu’il me faudra pour retrouver mon rythme, me rappellent le même sentiment d’accablement, ce léger désespoir, que j’avais éprouvé en lisant Le tour du monde en quatre vingt jours. J’avais bien compris le truc. Et j’avais déjà trouvé génial le procédé de narration, avant même d’avoir l’idée de ce qu’était une narration et les procédé qui y était à l’oeuvre. Néanmoins, je m’étais senti face à un abîme vertigineux. J’avais réveillé mes parents dans le courant de la nuit pour leur annoncer le nouvelle : la terre est ronde, elle tourne, et nous pouvons tourner autour d’elle, et l’heure de se coucher ou de se lever est relative. Je ne compris pas les regards qu’ils échangèrent, et l’inquiétude qu’ils tentèrent de masquer en me demandant si j’allais bien. Ma mère penchée sur moi : réveille-toi...

Je crois que c’est depuis ce jour, ou cette nuit, que je suis insomniaque. Et je crois qu’à chaque fois que je prends l’avion , je prends ma revanche sur cette nuit d’incompréhension. Ainsi, à chaque vol, je ne cesse de vérifier l’illumination qui m’était venue cette nuit là, puisque pour mes parents, ç’avait été une nuit, et que je m’étais trouvé pris dans ce temps qui était le leur, comme dans une boucle illusoire...

Ce qui avait provoqué mon malaise en concevant cette idée, c’était d’être persuadé qu’il y avait quelque chose à penser, un mystère à percer, dans ce phénomène que Jules Verne utilisait si habilement dans son roman. Mais mon esprit était face à un mur. Une paroi opaque et noir, luisante, réfléchissant ma face éberluée, comme un miroir. Mon esprit ne pouvait pas aller plus loin. Et en même temps, mon esprit concevait qu’il y avait un plus loin. Qu’il lui aurait fallu aller plus loin. Qu’il le lui fallait. Mais qu’il ne le pouvait pas.

Et aujourd’hui, je suis dans l’avion. Et nous volons vers l’Asie, et la nuit passe en nous, laissant son petit poids de fatigue au fur et à mesure que les minutes-kilomètres passent.

Il reste encore un peu de jour en moi. Trop pour que je puisse dormi. On ne se débarrasse pas du jour aussi facilement. Il ne suffit pas de voler dans la nuit pour se débarrasser du jour.

 

 

Taïwan

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                                                                      par XLO
                                                          The Sputnik Dog




Sur la page Wikipédia consacrée à Taïwan, des encarts avertissent les lecteurs et les contributeurs éventuels, sur la délicatesse de la terminologie à employer.

L’encyclopédie libre sur internet est un bon exemple de la situation de mondialisation que nous connaissons, et de la direction que vont prendre les rapports interpersonnels dans ce monde où les rencontres sont facilitées et accélérées, autant que le danger inhérent aux malentendus dont les rencontres peuvent être l’occasion, si on ne prend pas garde au langage qu’on emploie, si l’on manque de tact et de délicatesse, si l’on est trop ignorant des questions qui se posent à ceux qu’on rencontre - à toute vitesse.

Rencontres, à toute vitesse, questions, à toute vitesse...

Un sens de la relativité s’impose soudain, créant la béance du relativisme.

En tous cas, le choc des mots mal choisis va devenir capable de bouleverser les civilités - à défaut des civilisations.

La complexité de cette situation, et les risques qu’elle comporte, la difficulté de situer l’autre suffisamment précisément sur la carte des relations humaines, va demander à chacun de se réinterroger sur ses propres paradigmes, de façon à toujours savoir de quel endroit il parle - de façon à mesurer les réactions que ce qu’il dit ne manquera pas de provoquer...

Une ère de l’effet du papillon...

*

Lorsqu’on veut tenter de se dégager de la nasse politique que constitue cette hésitation entre Taïwan ou République de Chine, on peut préférer l’appellation Formose, ou Illha Formosa, le nom donné par les Portugais à l’île, et qui la désigne comme une autre île de beauté. C’est le nom touristique, apolitique, de l’île. Mais aussi peut-être son nom mythique, inscrit dans une histoire qui ne s’arrête pas aux circonstances du siècle, qui au contraire va chercher ses racines loin dans un passé complexe, qui ne se suffit pas des identités, inventée et exclusives.

Pour nous, ce pays situé à l’orient de notre imaginaire sera dit en quelques lettres éparpillées - pillées éparses et mentiées - comme des graffiti sur des murs - dans l’ombre d’un vieux film où l’imaginaire a la naïveté aliénante de l’enfance :

FOR   M    OZ...


Notre voyage, du 27 février au 28 mars 2008, en pleine période d’élections présidentielles, consistera en un voyage vers le réel de l’île - vers Taïwan...

Quel réel ?

C’est cette frontière que l’écriture repousse en même temps qu’elle nomme.

Prologue

27 février 2008

En Avion

 

 

 

 

Les lumières des services

 

Comme dans un théâtre, les lumières des services percent l’obscurité des allées qui plongent dans les profondeurs de l’avion, comme des tunnels. Comment se fait-il qu’on a toujours le sentiment que l’obscurité contient quelque chose, quelque chose qui est prêt à sortir, donc, c’est à dire à venir ? Le petite fille apparue tout à l’heure, à la frontière des busness classes, avant de retourner à l’obscurité, n’était-elle pas le spectre d’une enfant perdue, et rêvée en ce moment par un de ses parents endueillés ? Lorsque nos regards se sont croisés, de quelle mélancolie m’a-t-elle chargée ? Comme d’une malédiction... Il y a ce film d’horreur que j’ai vu un soir, en mauvaise copie DVD d’une version téléchargée rapidement : un voyage en avion, et des morts vivants qui prennent contrôle de l’appareil... Y a-t-il une fable ? Une métaphore politique ? A peine. Plus simplement la traduction brutale, un peu vulgaire, de l’inquiétude physique qui accompagne le passager d’un avion. Et si on finissait par mourir ? Ici... Ce ici mobile et aérien... Ce véhicule que par un jeu de bloquages émotionnels bienvenus nous prenons pour un « lieu » le temps du vol. Nous pouvons allez et venir, un peu, dans un sens et dans un autre, en direction des toilettes ou bien de cette zone un peu élcairée, à côté de la cabine où les hôtesses s’isolent un instant ou préparent les plats qu’elles vont distribuer. L’idée que des passagers puissent agir sur le vol, et le détourner, selon leur volonté, contient même quelque chose de rassurant. Non, ce lieu ne fait pas que nous emmener. Il nous emmène là où notre volonté nous pousse. Les terroristes eux-mêmes ne sont sûrement rien d’autre qu’une traduction en acte de cette inquiétude, de cette crainte de mourir dans ce ici en mouvement, ce ici de nulle part, où nous essayons de reproduire les conditions de vie de nos ici-bas, de nos ici de là-bas, chez nous, calqués sur le rythme maternel du sommeil et de l’alimentation. Et plus profondément encore, les terroristes incarnent cette inquiétante liberté que nous souhaitons voir oeuvrer à l’intérieur même de ce voyage dont nous craignons de rien contrôler.

 

Il faut de temps entemps se lever pour se dégourdir les jambes. Se détendre le dos. Se remettre les idées en place. Et revenir à sa place.

 

Je suis assis entre deux personnes, qui accompagneront mon voayge de leur présence, de leur paroles, de leur propre inquiétude. A ma droite, c’est un véritable homme-montagne qui est en place. Son corps déborde sur deux sièges. Il dort, comme une montagne, connecté aux fils de son lecteur MP3. Ses bras immenses et mafflus, dont les poils roux courent de la jointure du coude aux pognes minuscules, sont croisés sur un des sommets de son ventre. Il me semble effondré sur ses sièges, comme un paquebot en ruine. Et à ma gauche se trouve une très jeune fille au visage d’une grande douceur, dont la beauté semble être une incarnation de la patience. C’est une vietnamienne qui revient d’un séjour de trois mois en France. Elle me dit qu’elle étudie les langages machines. Je lui demande si ses langages pouvaient s’adapter à la communication entre les êtres humains. Elle n’en voit pas l’intérêt. Mais elle est à la fois très polie et très directe. Elle me pose des questions qui pourraient être l’occasion de présenter la vie privée du narrateur de ce récit, à un degré qui deviendrait inconvenant pour le lecteur, qui ne saurait plus comment lire les pages à venir. Le rêve de cette jeune fille, lorsque je lui demande si elle en a un, me semble se confondre avec un projet professionnel. Il semble qu’elle ne puisse, ou ne veuille, me confier un autre rêve que celui-ci : faire de la vente de billets de transport sur internet, pour des agences de voyages. Il y a peut-être une immense ironie de sa part à répondre « voyage » au voyageur qui s’intéresse à ses rêves...

 

Porteuses de plateaux chargés de graals en plastiques remplis d’eau, les hôtesses passent, en costumes rouges, le visage mésavenant, leurs mouvements nimbés de l’érotisme de la servilité. Il fait jour dehors mais, au cours de leurs défilés, les hôtesses ont fermés les volets des hublots. Il faut s’habituer à la pénombre, et se préparer à dormir. Chaque voyageur, coincé entre les sièges, somnole face à la petite lucarne incrustée dans le dossier devant lui. Ces petites lanternes diffusent leur nombre non illimité de rêves partageables. Personne n’a posé la question aux hôtesses de savoir au-dessus de quel pays nous nous trouvions... Le sens de ce voyage en eût-il été changé ?

 

Le gros type à côté de moi se fait aider par un stewart. Il veut déplacer sa montagne pour aller aux toilettes. On échange deux mots. Il est français. Il ne rechigne pas à parler. Il semble plutôt habile en conversation, et plein d’humour. Malgré un certain bégaiement qui le prend de temps à autre, sans dénaturer son discours, ni la relation qu’il sait établir avec son interlocuteur... Je me demande ce qu’il va faire en Asie. Ce vol pour Hong Kong transporte des passagers qui sont ensuite redistribués sur toute la zone Pacifique : en Chine, au Japon, en Australie, en Nouvelle Zélande, à Taïwan, à Singapoure, aux Philippines, au Laos, au Cambodge, au Vietnam, en Thaïlande...

 

C’est l’heure du repas. Les hôtesses rouges distribuent les plateaux. La façon dont on nous nourrit tient autant du rituel que de la nécessité. Il s’agit de comprendre, comprendre physiquement, que tout est sous contrôle et que les choses comme elles sont en plein ciel ressemblent à ce qu’elles sont sur la terre ferme. La façon dont nous mangeons tous dans le même sens, en nous penchant parfois en avant pour enfourner notre bouchée en même temps, indique à quel point c’est plus à ce rituel qu’à la nécessité de ce nourrir que nous nous plions. Dans ce temps suspendu que constitue le vol, ce temps de fiction, une seule chose nous rappelle que nous sommes en vie : non l’activité de l’estomac, mais la reproduction de ces mouvements, qui signifient que nous mangeons...

 

Ainsi l’image des morts vivants, ceux dont la vie consiste à nous manger, est-elle la traduction parfaite de ce qui se passe réellement dans l’avion. A présent je n’ai plus aucun doute. Je les sens patienter dans l’ombredu couloir. C’était ce qu’était venu me dire le petit fantôme de tout à l’heure.

 

A côté de moi, toute à l’activité de son estomac, la jeune fille s’est repliée comme un papillon pour dormir.

21/03/2008

Taïwan

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L’encyclopédie libre sur internet est un bon exemple de la situation de mondialisation que nous connaissons, et de la direction que vont prendre les rapports interpersonnels dans ce monde où les rencontres sont facilitées et accélérées, autant que le danger inhérent aux malentendus dont les rencontres peuvent être l’occasion, si on ne prend pas garde au langage qu’on emploie, si l’on manque de tact et de délicatesse, si l’on est trop ignorant des questions qui se posent à ceux qu’on rencontre - à toute vitesse.

Rencontres, à toute vitesse, questions, à toute vitesse...

Un sens de la relativité s’impose soudain, créant la béance du relativisme.

En tous cas, le choc des mots mal choisis va devenir capable de bouleverser les civilités - à défaut des civilisations.

La complexité de cette situation, et les risques qu’elle comporte, la difficulté de situer l’autre suffisamment précisément sur la carte des relations humaines, va demander à chacun de se réinterroger sur ses propres paradigmes, de façon à toujours savoir de quel endroit il parle - de façon à mesurer les réactions que ce qu’il dit ne manquera pas de provoquer...

Une ère de l’effet du papillon...

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Lorsqu’on veut tenter de se dégager de la nasse politique que constitue cette hésitation entre Taïwan ou Républiue de Chine, on peut préférer l’appellation Formose, ou Illha Formosa, le nom donné par les Portugais à l’île, et qui la désigne comme une autre île de beauté. C’est le nom touristique, apolitique, de l’île. Mais aussi peut-être son nom mythique, inscrit dans une histoire qui ne s’arrête pas aux circonstances du siècle, qui au contraire va chercher ses racines loin dans un passé complexe, qui ne se suffit pas des identités, inventée et exclusives.

Pour nous, ce pays situé à l’orient de notre imaginaire sera dit en quelques lettres éparpillées - pillées éparses et mentiées - comme des graffiti sur des murs - dans l’ombre d’un vieux film où l’imaginaire a la naïveté aliénante de l’enfance :

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Notre voyage, du 27 février au 28 mars 2008, en pleine période d’élections présidentielles, consistera en un voyage vers le réel de l’île - vers Taïwan...

Quel réel ?

C’est cette frontière que l’écriture repousse en même temps qu’elle nomme.


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Taïwan est avant tout un problème de sémantique.

La question qui se pose depuis quelques années aux Jeux Olympiques est de savoir sous quelle dénomination les équipes taïwanaises vont concourir. Et pour ne fâcher personne, on a choisi de dire « République de Taïpei ». Dans les institutions internationales, on connaît le pays sous le nom de « République de Chine ». Pour le tourisme, on préfère employer le vieux nom « Formosa », donné par les Portugais à l’île, et signifiant sa beauté...

L’appellation de Taïwan au lieu de République de Chine susciterait les foudres de Pékin. En l’occurence, près de 500 missiles installés sur les côtes du continent, et dirigés sur Taïwan. En effet, la RPC, République Populaire de Chine prétend que l’île fait partie de « la Chine », autant que Pékin, Hong Kong ou le Tibet.

*

Du fait de l’histoire récente, qui a vu le Kuo Min Dang s’exiler sur l’île en 1949, dans l’espoir de reconquérir l’ensemble de la Chine, un statu quo s’est installé. C’est une espèce de conscensus entre Taïwan et la Chine, qui « tolère » l’existence à ses frontières d’un « Etat » doté de son indépendance, de son économie, de son armée ainsi que de sa propre politique étrangère.

Pour les questions politiques et commerciales qui les relient, les gouvernements chinois et taïwanais ne négocient pas directement, mais par agences interposées. Dans cette histoire, tout est question de formes, de protocoles, de symboles, de langages.

Selon une logique quasi mystique du langage, les choses semblent pouvoir être modifiées par la façon dont on les nomme.

Lors de l’organisation des JO de Pékin, la question cruciale était posée de savoir si la flamme olympique passerait par Taïwan, inscrivant symboliquement l’île dans le territoire chinois, ou au contraire, si la flamme éviterait l’île, affirmant son indépendance, ou du moins sa réticence à participer à l’harmonieux ensemble chinois...

Au bout du compte, Taïwan a refusé le passage de la flamme olympique sur son territoire.

Dans cette épisode de la guerre des apparences, personne ne sait vraiment qui a gagné, qui a perdu - et quoi...

*

Les dimensions d’un problème, ou la géographie de Taïwan...

Ce pays, qu’on dit tantôt grand comme la Suisse, tantôt grand comme la Belgique, tantôt grand comme les Pays Bas, tantôt grand comme la Corse (quand on veut vraiment exagérer), ce pays est « peu » reconnu par la communauté internationale, pour ne pas dire qu’il ne l’est pas, car les grandes puissances ne veulent pas s’aliéner Pékin. Néanmoins le statu quo est-il entretenu par les Etats Unis et le Japon, qui y voient une épine dans le pieds de la Chine expansioniste. Pour arranger tout le monde, l’administration chinoise à imaginé ce concept en forme de slogan : « Un pays, deux systèmes. »

*

Dans ces conditions proprement inédites du point de vue de la politique internationale, la société taïwanaise a changé à une vitesse accélérée.

Une cinquantaine d’années de cette autonomie sous tension, dans le nécessité permanente pour les taïwanais de marquer leur différence avec la Chine, dont ils héritent pourtant, mais aussi une histoire particulière, faite de résistances et de colonisations successives, ont permis à Taïwan de sécréter une identité qui lui est propre, ainsi qu’un système politique original en Asie : une démocratie calquée sur des principes occidentaux inspirés des Lumières, mais adaptée à une réalité sociale, culturelle et religieuse riche d’influences chinoises, bien sûr, mais aussi américaines, japonaises et aborigènes. Et même hollandaises, comme en témoignent ces concours de vol de pigeons qui rassemblent parfois de prestigieux équipages volatiles de Tainan et d’Amsterdam...

Politiquement, depuis une bonne vingtaine d’années, une ligne « taïwaniste » a véritablement émergé, structurée autour d’un part, le Démocratic Progress Parti, DPP ou Min Jin Dang, auquel appartenait le président en place au moment de ce voyage, Chen Shui Bien.

*

A la fin des années quatre vingt, le fils de Chang Kaï Chek a laissé la société se démocratiser. Il a levé la loi martiale qui régnait sur l’île depuis 1949 (????), et il a autorisé la création de partis d’opposition. Au cours de la décennie qui a suivi, le président Lee Teng Hui a porté ses efforts sur l’invention de la démocratie. Lee Teng Hui était le premier taïwanais de souche à accéder à un poste aussi important au sein du KMT. Et le premier à devenir président taïwanais de l’île... Aussi a-t-il poursuivi de l’intérieur une espèce de taïwanisation des institutions, du régime et la représentativité internationale de l’île

Pour la Chine, habituée à affronter une Chine réationnaire, mais Chine quand même, l’émergence politique d’une identité nationale sur ce qu’elle considère comme « son » territoire constitua un événement.

Un des termes de cette évolution apparu en 2000, lorsque fut élu à la tête de la République de Chine le premier président non issu du KMT. Chen Shui Bien, représentant le DPP, ou Min Jin Dang, parti taïwaniste d’opposition.

Tout au long de ces dernières années, les négociations avec la Chine consistèrent à protéger l’« exception taïwanaise », c’est à dire à repousser le moment de poser la question de réintégrer l’île à la Chine, et en même temps de préparer une réponse favorable à l’avenir Taïwan - autrement (non) dit : l’indépendance.

*

De démonstration de force en coups de force diplomatique, l’histoire du conflit arbitrée par les Etats Unis est donc en grande partie sémantique.

La prolifération de l’armement de part et d’autre du détroit fut accompagnée d’un ciselage linguistique toujours renouvelé.

On navigua par exemple d’un « conscensus de 1992 », sous Lee Teng Hui, à un « conscensus sur le fait qu’il n’y a pas de conscensus », sous Chen Shui Bien.

Par le « conscensus de 1992 », les taïwanais acceptaient de ne pas se prononcer pour l’indépendance, et de conserver l’appellation « République de Chine », sous la bannière de laquelle le KMT avait mis le pieds dans l’île. Les premiers pas indépendantistes, prudents ou imprudents selon le point de vue duquel on se place, furent de remettre en cause ce conscensus en « chinoisant » un peu autour du concept de « conscensus sur le fait qu’il n’y a pas de conscensus »...

Pour finir (ou ne pas), on en était au moment de ce voyage à la radicalisation des représentants du DPP, qui considèrent que le temps est venu que l’entité nouvelle dise enfin son nom.

De leur côté, les porte-paroles du Parti Communiste Chinois considèrent eux-aussi à la veille des JO de Pékin, que le temps de l’ambiguïté n’a que trop duré. Chacun veut un changement mais chacun n’entend pas les choses de la même oreille.

*

Dans un contexte international marqué par les manifestations de la politique hégémonique américaine au Moyen Orient et de la guerre contre le terrorisme, les jeux Olympiques de Pékin forcent les Chinois à développer une communication qui les démarquent des ambitions de conquête agressive auxquelles on assimile les Américains. Ainsi les idéologues chinois ont-ils concocté le concept d’ « ascension pacifique », comme en parallèle à ce slogan qui s’affiche sur les murs de Pékin à l’occasion des JO:

« One world, one dream »...

Cet équilibre à souvent des allures de chateau de cartes, et personne ne sait d’où soufflera le vent.

Certains observateurs en sciences politiques, du moins Jean Pierre Cabestan et Benoît Vermander, dans leur livre La Chine en quête de ses frontières, (auquel cet article doit tout, du point de vue de la lecture politique du conflit ainsi que de sa nature séamntique), avancent que ce travail d’équilibriste diplomatique est un exemple rare de politique de gestion de conflits.

Comment on évite une guerre pendant plus de cinquante ans ? L’exemple du détroit de Formose mérite d’être médité.

*

Au moment de ce voyage à Taïwan, les élections présidentielles semblaient cruciales pour la suite des négociations avec la Chine - une fois que l’allégresse et les sourires des JO seraient passés.

Même les plus nostaliques du Guo Min Dang n’imaginent plus sérieusement reconquérir la Chine. La question qui se pose aux responsables politiuqes taïwanais est plutôt de savoir comment tirer leur épingle du jeu. Il semble que le KMT aie plutôt intérêt à ce que l’île réintègre la Chine, dans les conditions les plus avantageuses pour le business, alors que les membres du DPP ont fait le rêve fou de voir leur pays devenu indépendant ajouter ses cymbales, ses trompes et ses pétards à la cacophonie des Nations Unies.

Le jour de l’élection présidentielle, les taïwanais sont aussi invité à voter au référendum qui leur demande s’ils sont favorables à l’entrée de Taïwan dans l’ONU, et si oui, sous le nom de ROC, Republic of China ou... Taïwan. La seconde réponse ayant un peu l’air d’un casus belli avec la RPC.

*

Lorsqu’on débarque sur l’île fin février 2008, venant d’Europe, les taïwanistes vous interrogent l’air curieux, comme si l’espoir résidait là, sur ce nouveau petit Etat dont ils ont entendu parler : le Kosovo...

Outre le caractère merveilleux avec lequel se présente la circulation des informations, et son cortège de fantasmagories, on reste songeur en se demandant jusqu’où peuvent se déformer les symétries.

Car on ne souhaite pas à Taïwan le destin du Kosovo...

Et le songe nous entraîne vers le coeur bouillant de l’Union Européenne...

On se demande comment les politiciens de là-bas réagiraient, s’ils apprenaient que ce qui se passe chez eux joue sur ce qui se passe ailleurs...


Et quel ailleurs...

*

La solution au casse tête chinois qui ronge l’humanité à ses frontières, du Kosovo à la Palestine, en passant par le Soudan, le Tibet ou la Côte d’Ivoire, serait-elle à Taïwan...

L’auteur de ce journal de voyage à Taïwan en période d’élections présidentielles n’est pas un spécialiste en science politique, et il ne brille ni par son réalisme, ni par son pragmatisme.

C’est sans espoir non plus qu’il pose cette question dans le confort de ces pages hantées par le confort des livres, des paroles des gens, des objets et des images ramassés dans les villes par temps de paix. Dans un monde où les chateaux de cartes tremblent sous le bruit des guerres. Des haines. Des ambitions de conquête. Des realpolitiks en tous genres.

Ce qu’il a entendu au cours du voyage, ce qu’il a lu entre les lignes :

« Il y aura toujours des guerres, mais la forme des guerres n’aura pas toujours la même allure.

Ainsi en va-t-il des paix... »

« Une question se pose : quel est le poids de la souffrance en face de l’avenir ? »

C’est le calcul que font certains.

De l’ordre de la comptabilité...